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	<title>Japon Archives - ChokeNami</title>
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	<description>Arts martiaux, histoire, culture, équipement</description>
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		<title>Masaaki Hatsumi, la référence mondiale du ninjutsu</title>
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		<dc:creator><![CDATA[CNA]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 21 Oct 2026 20:52:30 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Histoire]]></category>
		<category><![CDATA[Bujinkan]]></category>
		<category><![CDATA[Japon]]></category>
		<category><![CDATA[Ninjutsu]]></category>
		<category><![CDATA[portrait]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Il a fait d’une curiosité japonaise une discipline mondiale. Son portrait doit tenir ensemble l’œuvre et les doutes.</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">Sans lui, le ninjutsu serait resté une curiosité japonaise, quelques noms dans des traités et des romans. Masaaki Hatsumi en a fait une discipline enseignée sur tous les continents, avec ses dojos, ses grades et ses pèlerinages à Noda. Le portrait honnête d’un tel homme doit tenir deux choses à la fois : l’ampleur de ce qu’il a bâti, et les doutes sérieux qui pèsent sur l’ancienneté de ce qu’il a reçu.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Un rebouteux de Noda</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Il naît le 2 décembre 1931 à Noda, dans la préfecture de Chiba, au nord-est de Tokyo. Son nom, 初見良昭, se lit à l’état civil Yoshiaki ; c’est sous une autre lecture des mêmes caractères, Masaaki, qu’il deviendra célèbre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Après l’université, il exerce comme <em>seikotsu-shi</em>, rebouteux, un métier traditionnel japonais de soin des os et des articulations, très lié au monde du judo. Ce détail compte : toute sa vie, son enseignement parlera du corps comme d’une mécanique qu’on connaît de l’intérieur, et de la blessure comme de quelque chose qu’on évite plus qu’on ne l’inflige.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Quinze ans d’apprentissage</h2>



<p class="wp-block-paragraph">À vingt-six ans, à la fin des années 1950, il rencontre celui qui va décider de sa vie : <strong>Takamatsu Toshitsugu</strong>, vieil homme installé dans la région de Nara, héritier de plusieurs écoles martiales anciennes. Hatsumi devient son élève. Pendant quinze ans, il traverse régulièrement le pays pour s’entraîner auprès de lui et de sa famille.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Takamatsu meurt le 2 avril 1972, après avoir transmis à son élève la direction de ses écoles. Hatsumi devient le trente-quatrième <em>sōke</em>, grand maître, de Togakure-ryū, et le chef de huit autres écoles. La même année, il fonde à Noda le <strong>Bujinkan</strong>, 武神館, la « maison du guerrier divin », qui réunit l’ensemble sous le nom de <em>budō taijutsu</em>.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Ouvrir la porte au monde</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le geste décisif est celui-là : Hatsumi accepte des élèves étrangers. Dans les années 1970, l’Américain Stephen K. Hayes vient s’entraîner à Noda, puis ouvre un dojo aux États-Unis et publie des livres qui feront découvrir la discipline à un large public. D’autres suivent, d’Europe, d’Israël, d’Amérique latine.</p>



<p class="wp-block-paragraph">À partir des années 1980, c’est Hatsumi lui-même qui voyage. Il donne à l’étranger de grands stages internationaux, les <em>taikai</em>, qui rassemblent des pratiquants venus de nombreux pays. Le dojo de Vincennes en organise deux avec lui, en 1993 et en 1997, comme nous le racontons dans notre portrait d’Arnaud Cousergue.</p>



<figure class="wp-block-image size-large"><img fetchpriority="high" decoding="async" width="720" height="480" src="https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/hatsumi-dojo.webp" alt="Masaaki Hatsumi, assis en tenue sombre, remet un diplôme à un élève dans un dojo dont les murs portent des armes de bois" class="wp-image-404" srcset="https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/hatsumi-dojo.webp 720w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/hatsumi-dojo-300x200.webp 300w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/hatsumi-dojo-500x333.webp 500w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/hatsumi-dojo-700x467.webp 700w" sizes="(max-width: 720px) 100vw, 720px" /><figcaption class="wp-element-caption">Masaaki Hatsumi, à gauche, remet un diplôme d’enseignant à Shihan Iglesia, du Bujinkan argentin, dans son dojo. Photographie : Bujinkan Argentina, sous licence <a href="https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0" rel="license nofollow">CC BY-SA 4.0</a>, via Wikimedia Commons.</figcaption></figure>



<p class="wp-block-paragraph">Le Bujinkan devient l’une des organisations martiales japonaises les plus internationales qui soient. Le revers est connu : un réseau aussi vaste, avec des grades délivrés par un seul homme, produit inévitablement des écarts de niveau d’un dojo à l’autre, et des débats récurrents, parmi les pratiquants eux-mêmes, sur la valeur des grades.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Un enseignement qui refuse la forme fixe</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Hatsumi enseigne d’une façon qui déroute ceux qui viennent du judo ou du karaté. Les écoles anciennes ont leurs techniques codifiées, et il les transmet. Mais à mesure que les années passent, il insiste de moins en moins sur la forme et de plus en plus sur ce qu’elle permet : bouger juste, au bon moment, sans plan préétabli, en s’adaptant à ce que fait l’autre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ses démonstrations de vieil homme, qui semblent ne rien faire et désarment pourtant des partenaires bien plus jeunes, sont devenues un objet de fascination et de débat. Pour ses élèves, c’est l’aboutissement d’une vie de pratique. Pour ses critiques, c’est un enseignement si libre qu’il devient impossible à transmettre ou à évaluer.</p>



<blockquote class="wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Les techniques sont la porte d’entrée. Ce qu’il voulait transmettre se trouvait derrière, et c’est la partie qui ne s’écrit pas.</p></blockquote>



<h2 class="wp-block-heading">L’auteur, l’artiste, l’acteur</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Hatsumi publie beaucoup, au Japon comme en anglais. Parmi ses livres traduits : <em>Essence of Ninjutsu</em> en 1988, <em>The Way of the Ninja</em> en 2004, <em>Japanese Sword Fighting</em> en 2006, <em>Unarmed Fighting Techniques of the Samurai</em> en 2008, <em>The Essence of Budo</em> en 2011, <em>The Complete Ninja</em> en 2014. Il peint et calligraphie aussi, abondamment.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il prête même son visage à la télévision. En 1988 et 1989, dans la série <em>Sekai Ninja Sen Jiraiya</em>, il joue le mentor du héros, un vieux maître présenté comme le trente-quatrième grand maître de Togakure-ryū, soit son propre titre. Le nom de la série reprend celui de Jiraiya, le ninja magicien des estampes du XIXe siècle : la boucle entre la légende et l’art martial est bouclée.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les distinctions suivent. Le magazine américain <em>Black Belt</em> le nomme instructeur de l’année en 1986 ; il reçoit au Japon un prix culturel international en 2000, puis divers hommages à l’étranger.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Les doutes sur la lignée</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Il faut en parler, car c’est la question qui revient toujours. Le <em>Bugei Ryūha Daijiten</em>, dictionnaire de référence des écoles martiales japonaises, conteste dès 1963 la généalogie de Togakure-ryū telle que Takamatsu l’a présentée. L’édition de 1969 la juge assemblée récemment par Takamatsu lui-même ; celle de 1978 parle d’embellissements, de personnages vieillis pour donner à l’école plus d’ancienneté qu’elle n’en a.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Aucun document indépendant, antérieur à Takamatsu, ne vient établir l’existence de cette école au XIIe siècle comme elle le revendique. Ce débat porte sur les généalogies, non sur Hatsumi, qui a transmis ce qu’il avait reçu. Il porte encore moins sur la valeur de ce qu’on pratique au Bujinkan, qui se mesure au dojo et non dans les archives.</p>



<h2 class="wp-block-heading">La transmission</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Autour de son quatre-vingt-huitième anniversaire, en décembre 2019, Hatsumi annonce qui lui succède à la tête de ses écoles. Togakure-ryū revient à Tsutsui Takumi ; les autres écoles sont confiées à d’autres élèves japonais de longue date. Il se retire ensuite de l’enseignement actif.</p>



<figure class="wp-block-image size-large"><img decoding="async" width="1024" height="508" src="https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/hatsumi-bujinkan-bolivie-1024x508.webp" alt="Photo de groupe en plein air : des pratiquants en dōgi noir du Bujinkan et d’autres en dōgi blanc, armes à la main" class="wp-image-405" srcset="https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/hatsumi-bujinkan-bolivie-1024x508.webp 1024w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/hatsumi-bujinkan-bolivie-300x149.webp 300w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/hatsumi-bujinkan-bolivie-768x381.webp 768w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/hatsumi-bujinkan-bolivie-1536x761.webp 1536w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/hatsumi-bujinkan-bolivie-500x248.webp 500w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/hatsumi-bujinkan-bolivie-700x347.webp 700w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/hatsumi-bujinkan-bolivie.webp 1600w" sizes="(max-width: 1024px) 100vw, 1024px" /><figcaption class="wp-element-caption">Démonstration commune à la fête des récoltes de Colonia Okinawa, colonie japonaise de Bolivie, en août 2011 ; le Bujinkan bolivien porte le dōgi noir. L’héritage de Hatsumi se mesure aussi là, à l’autre bout du monde. Photographie : 普頭, sous licence <a href="https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0" rel="license nofollow">CC BY-SA 4.0</a>, via Wikimedia Commons. Notre version redimensionnée est diffusée sous la même licence.</figcaption></figure>



<p class="wp-block-paragraph">Son œuvre est singulière : un art martial moderne, assemblé à partir d’écoles dont l’âge reste discuté, enseigné avec une liberté qui en a désarçonné plus d’un, et pratiqué aujourd’hui de Noda à Vincennes et de Vincennes à la Bolivie. C’est à ce titre, et pas à un autre, qu’il est la référence mondiale de la discipline.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Chronologie</h2>



<ul class="wp-block-list cn-chronologie">
<li><strong>1889</strong> Naissance de Takamatsu Toshitsugu, son futur maître.</li>



<li><strong>1931</strong> Naissance de Masaaki Hatsumi à Noda, le 2 décembre.</li>



<li><strong>Fin des années 1950</strong> Il devient l’élève de Takamatsu, pour quinze ans.</li>



<li><strong>1963</strong> Le <em>Bugei Ryūha Daijiten</em> met en doute la généalogie de Togakure-ryū.</li>



<li><strong>1972</strong> Mort de Takamatsu. Hatsumi, trente-quatrième grand maître, fonde le Bujinkan.</li>



<li><strong>Années 1970</strong> Premiers élèves étrangers, dont Stephen K. Hayes.</li>



<li><strong>1986</strong> Instructeur de l’année du magazine <em>Black Belt</em>.</li>



<li><strong>1988</strong> Parution d’<em>Essence of Ninjutsu</em>. Il joue dans la série <em>Sekai Ninja Sen Jiraiya</em>.</li>



<li><strong>1993</strong> Premier <em>taikai</em> international organisé avec lui par le dojo de Vincennes.</li>



<li><strong>1997</strong> Second <em>taikai</em> avec le dojo de Vincennes.</li>



<li><strong>2000</strong> Prix culturel international au Japon.</li>



<li><strong>2014</strong> Parution de <em>The Complete Ninja</em>.</li>



<li><strong>2019</strong> Il désigne ses successeurs ; Togakure-ryū revient à Tsutsui Takumi.</li>
</ul>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Visuel : ChokeNami, d’après le nom de Masaaki Hatsumi en caractères japonais.</em></p>

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		<title>Le ninjutsu, d’un savoir de l’ombre à un art martial</title>
		<link>https://chokenami.com/le-ninjutsu-savoir-de-lombre-art-martial/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[CNA]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 20 Oct 2026 20:52:25 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Disciplines]]></category>
		<category><![CDATA[Bujinkan]]></category>
		<category><![CDATA[Japon]]></category>
		<category><![CDATA[Ninjutsu]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Un savoir d’espionnage consigné au XVIIe siècle, un art martial né au XXe. Ce qui les relie est la question qui fâche.</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">Le mot ninjutsu désigne deux choses qu’il faut séparer avant de parler de l’une ou de l’autre. Un savoir historique, celui des <em>shinobi</em> de l’époque des provinces en guerre, consigné dans des traités du XVIIe siècle. Et un art martial moderne, enseigné dans des dojos du monde entier depuis les années 1970. Ce qui relie les deux est précisément la question qui fâche.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Ce que disent les traités</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le plus complet s’appelle le <em>Bansenshūkai</em>, 萬川集海, « dix mille rivières se rassemblent dans la mer ». Fujibayashi Yasutake le compile en 1676 à partir de ce que savent encore les familles d’Iga et de Kōga. Le titre dit le projet : réunir des savoirs dispersés avant qu’ils ne se perdent.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Qui l’ouvre en espérant un manuel de combat sera déçu. Le traité commence par l’état d’esprit et la droiture, se poursuit par le commandement, puis consacre l’essentiel de ses pages au renseignement. Il distingue l’infiltration à découvert, <em>yōnin</em>, où l’on entre sous une fausse identité, et l’infiltration cachée, <em>innin</em>, où l’on entre sans être vu. Viennent ensuite les outils pour grimper, franchir l’eau, faire du feu ou de la fumée, et un long chapitre sur le ciel.</p>



<figure class="wp-block-image size-large"><img decoding="async" width="893" height="677" src="https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-marees.webp" alt="Page manuscrite du Bansenshūkai, avec un diagramme circulaire des marées et du cycle lunaire" class="wp-image-399" srcset="https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-marees.webp 893w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-marees-300x227.webp 300w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-marees-768x582.webp 768w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-marees-500x379.webp 500w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-marees-700x531.webp 700w" sizes="(max-width: 893px) 100vw, 893px" /><figcaption class="wp-element-caption">Le diagramme des marées du <em>Bansenshūkai</em>. Choisir son heure comptait autant que savoir se battre : marées, lune et météo décident d’une traversée ou d’une approche de nuit. Domaine public, via Wikimedia Commons.</figcaption></figure>



<p class="wp-block-paragraph">Car le <em>shinobi</em> choisit son moment. Le traité enseigne à lire les marées, la course de la lune, les signes du temps, pour savoir quand une rivière se franchit et quand une nuit sera assez noire. Il enseigne aussi à écrire sans être lu.</p>



<figure class="wp-block-image size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="806" height="642" src="https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-shinobi-iroha.webp" alt="Page manuscrite présentant en colonnes des caractères composés servant d’alphabet chiffré" class="wp-image-400" srcset="https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-shinobi-iroha.webp 806w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-shinobi-iroha-300x239.webp 300w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-shinobi-iroha-768x612.webp 768w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-shinobi-iroha-500x398.webp 500w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-shinobi-iroha-700x558.webp 700w" sizes="auto, (max-width: 806px) 100vw, 806px" /><figcaption class="wp-element-caption">Le <em>shinobi iroha</em>, l’alphabet chiffré du <em>Bansenshūkai</em> : chaque syllabe y est remplacée par un caractère fabriqué de toutes pièces, que seul l’initié sait lire. Domaine public, via Wikimedia Commons.</figcaption></figure>



<p class="wp-block-paragraph">Le second grand texte, le <em>Shōninki</em>, rédigé en 1681 par Natori Masatake, insiste davantage encore sur la psychologie : observer les gens, deviner leurs faiblesses, savoir parler et savoir se taire. Le <em>shinobi</em> qu’il décrit ressemble moins à un combattant qu’à un agent de renseignement.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Un savoir, pas une école de combat</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le point est essentiel et souvent oublié. Le <em>shinobi</em> historique était d’abord un guerrier. Il savait se battre comme se battaient les guerriers de son temps, au sabre, à la lance, à l’arc, et ces techniques s’apprenaient dans les écoles ordinaires. Son savoir propre était ailleurs : dans l’art de ne pas avoir à se battre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il n’a donc jamais existé, à notre connaissance, de « ninjutsu » au sens d’une méthode de combat à mains nues propre aux ninjas. L’art martial qui porte ce nom aujourd’hui est une construction du XXe siècle. Ce n’est pas un reproche : le judo et l’aïkido le sont aussi. C’en est la description.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Les hommes qui ont fait le passage</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Au XXe siècle, quelques personnages se présentent comme les héritiers des anciennes familles. Le plus célèbre de son vivant est <strong>Fujita Seiko</strong>, né en 1898, mort en 1966, qui se dit dépositaire de la branche Wada du Kōga-ryū. On le surnomme le dernier ninja. Dans son autobiographie, parue en 1958, il écrit qu’il n’a enseigné son art à personne et qu’il ne le transmettra pas.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’autre lignée, celle qui va essaimer, passe par <strong>Takamatsu Toshitsugu</strong>, né en 1889 près de Kobe et mort en 1972 à Nara. Formé enfant par son grand-père, Toda Shinryūken, il hérite de plusieurs écoles, dont trois se réclament du ninjutsu. Sa vie, telle qu’il l’a racontée, est un roman : des années en Chine, des combats, un surnom de « tigre de Mongolie ». Les historiens n’ont pas pu vérifier ces récits.</p>



<p class="wp-block-paragraph">À la fin des années 1950, un jeune homme de Noda, près de Tokyo, devient son élève. Il s’appelle <strong>Masaaki Hatsumi</strong>. Pendant quinze ans, il fait le voyage jusqu’à Nara pour s’entraîner auprès de lui. À la mort de Takamatsu, en 1972, il reçoit la direction de ses neuf écoles et fonde le <strong>Bujinkan</strong>, 武神館, la « maison du guerrier divin ». Nous lui consacrons un article à part.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Ce qu’on pratique au Bujinkan</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Des neuf écoles réunies par Hatsumi, trois sont présentées comme des écoles de ninjutsu, dont Togakure-ryū ; les six autres sont des écoles de combat de guerriers, proches du jūjutsu. L’ensemble est enseigné sous le nom de <em>budō taijutsu</em>, l’art martial par le corps.</p>



<p class="wp-block-paragraph">On y apprend à chuter et à rouler, à se déplacer, à frapper, à luxer, à projeter, puis à manier des armes : bâton long et court, sabre, chaîne, lames de jet. Il n’y a pas de compétition. Les grades vont jusqu’au quinzième dan, et le passage du cinquième est resté célèbre : le candidat, assis, les yeux fermés, doit esquiver un coup de sabre de bambou porté dans son dos, au moment où il le sent venir. C’est à ce grade qu’on devient <em>shidōshi</em>, enseignant reconnu.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans les années 1970, l’Américain Stephen K. Hayes ouvre l’un des premiers dojos hors du Japon et publie des livres qui vont nourrir, la décennie suivante, une véritable mode. D’anciens élèves de Hatsumi fondent ensuite leurs propres organisations : le Genbukan de Tanemura Shōtō en 1984, le Jinenkan de Manaka Fumio en 1996.</p>



<h2 class="wp-block-heading">La question de l’authenticité</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le <em>Bugei Ryūha Daijiten</em> est l’ouvrage de référence japonais sur les écoles martiales anciennes. Dans ses éditions de 1963, 1969 et 1978, il met en doute la généalogie de Togakure-ryū présentée par Takamatsu. Il y relève des embellissements, des personnages vieillis pour faire paraître l’école plus ancienne, et juge en 1969 que cette généalogie a été assemblée récemment, à la faveur de la mode des récits de ninjas qui a suivi l’ère Taishō.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’école revendique une fondation au XIIe siècle. Aucun document antérieur à Takamatsu ne permet de le vérifier, et les pratiquants invoquent souvent la perte d’archives pendant la guerre. Des historiens occidentaux des arts martiaux anciens, comme Karl Friday, ont posé la question sans détour : le ninjutsu moderne est-il une école ancienne, au sens où l’entendent les Japonais ?</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le débat a une autre voix, inattendue. <strong>Kawakami Jinichi</strong>, né en 1949, se présente comme le vingt et unième chef de la famille Ban de Kōga. Directeur honoraire du musée du ninja d’Iga, nommé en 2011 à l’université de Mie pour y étudier le ninjutsu, il a annoncé en 2012 qu’il ne désignerait pas de successeur. Son argument est simple : nous avons aujourd’hui des armes à feu, internet et une bien meilleure médecine, et cet art n’a plus sa place. Ses propres revendications, il faut le dire, ne sont pas davantage vérifiables que les autres.</p>



<blockquote class="wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Qu’une école soit moins ancienne qu’elle ne le dit ne rend pas son enseignement faux. Cela oblige seulement à le présenter pour ce qu’il est.</p></blockquote>



<h2 class="wp-block-heading">Le ninjutsu, entre dojo et parc à thème</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Au Japon même, le ninjutsu est devenu une affaire de patrimoine et de tourisme. Iga et Kōka proposent des stages d’une journée, costume compris, où l’on apprend à lancer un shuriken et à marcher sans bruit. Ce n’est pas de l’art martial, et personne ne le prétend. C’est la manière dont deux régions rurales vivent aujourd’hui de leur légende.</p>



<figure class="wp-block-image size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="575" src="https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-koka-1024x575.webp" alt="Quatre visiteuses en costume noir de ninja posent en riant devant les érables d’automne, à Kōka" class="wp-image-401" srcset="https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-koka-1024x575.webp 1024w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-koka-300x168.webp 300w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-koka-768x431.webp 768w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-koka-1536x862.webp 1536w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-koka-500x281.webp 500w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-koka-700x393.webp 700w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjutsu-koka.webp 1600w" sizes="auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px" /><figcaption class="wp-element-caption">Stage d’une journée au village ninja de Kōka. Photographie : go.biwako, sous licence <a href="https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0" rel="license nofollow">CC BY-SA 2.0</a>, via Wikimedia Commons. Notre version redimensionnée est diffusée sous la même licence.</figcaption></figure>



<p class="wp-block-paragraph">Le ninjutsu des dojos est autre chose : une discipline exigeante, souple, sans compétition, qui a ses pratiquants fidèles sur tous les continents. Ses écoles sont sans doute moins vieilles que leurs généalogies. Ce qu’elles enseignent, en revanche, se juge sur le tatami, comme pour toutes les autres.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Chronologie</h2>



<ul class="wp-block-list cn-chronologie">
<li><strong>1676</strong> Fujibayashi Yasutake compile le <em>Bansenshūkai</em>, somme des savoirs d’Iga et de Kōga.</li>



<li><strong>1681</strong> Natori Masatake rédige le <em>Shōninki</em>.</li>



<li><strong>1889</strong> Naissance de Takamatsu Toshitsugu.</li>



<li><strong>1898</strong> Naissance de Fujita Seiko, futur « dernier ninja ».</li>



<li><strong>1958</strong> Fujita Seiko publie son autobiographie. Vers la même époque, Masaaki Hatsumi devient l’élève de Takamatsu.</li>



<li><strong>1963</strong> Le <em>Bugei Ryūha Daijiten</em> met en doute la généalogie de Togakure-ryū. Il le répète en 1969 et 1978.</li>



<li><strong>1966</strong> Mort de Fujita Seiko, sans héritier désigné.</li>



<li><strong>1972</strong> Mort de Takamatsu. Hatsumi fonde le Bujinkan.</li>



<li><strong>Années 1970</strong> Stephen K. Hayes ouvre l’un des premiers dojos hors du Japon, aux États-Unis.</li>



<li><strong>1984</strong> Tanemura Shōtō fonde le Genbukan.</li>



<li><strong>1996</strong> Manaka Fumio fonde le Jinenkan.</li>



<li><strong>2011</strong> Kawakami Jinichi rejoint l’université de Mie pour étudier le ninjutsu.</li>



<li><strong>2012</strong> Kawakami annonce qu’il ne désignera pas de successeur.</li>



<li><strong>2017</strong> L’université de Mie ouvre son centre international de recherche sur les ninjas.</li>



<li><strong>2019</strong> Hatsumi désigne les successeurs de ses neuf écoles.</li>
</ul>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Visuel : les volumes du Bansenshūkai exposés au Shinobi no sato, à Kōka. Photographie : Motokoka, sous licence <a href="https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0" rel="license nofollow">CC BY-SA 4.0</a>, via Wikimedia Commons. Notre recadrage est diffusé sous la même licence.</em></p>

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		<title>Les ninjas, entre archives et légende</title>
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		<dc:creator><![CDATA[CNA]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 19 Oct 2026 20:52:19 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Samouraïs]]></category>
		<category><![CDATA[Iga]]></category>
		<category><![CDATA[Japon]]></category>
		<category><![CDATA[Ninja]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Le shinobi historique cherchait à ne pas être vu. Celui de la légende ne vit que du regard qu’on pose sur lui.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">Le ninja est le personnage le plus célèbre du Japon féodal, et l’un des moins documentés. Ce que les archives en disent tient en quelques dizaines de pages. Ce que l’on croit en savoir remplit des bibliothèques, des salles de cinéma et des rayons de jouets. Démêler les deux ne lui enlève rien : l’histoire vraie est plus étrange que la légende.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Un mot avant d’être un personnage</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Les deux noms s’écrivent avec les mêmes caractères, 忍者. Lus à la japonaise, ils donnent <em>shinobi no mono</em>, abrégé en <em>shinobi</em> ; lus à la chinoise, <em>ninja</em>. C’est la première lecture qu’emploient les textes anciens. La seconde ne s’impose qu’au XXe siècle, avec les romans et le cinéma.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le caractère 忍 réunit un cœur et une lame. Il veut dire endurer, se retenir, et par extension se dérober aux regards. Le mot existe dès le VIIIe siècle dans le <em>Man’yōshū</em>, la grande anthologie poétique, mais dans ce sens ordinaire de discrétion. Il faut attendre le XIVe siècle et le <em>Taiheiki</em>, chronique des guerres de l’époque, pour lire qu’un <em>shinobi</em> très habile a mis le feu à un château ennemi.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Selon les régions et les époques, les textes parlent aussi de <em>rappa</em> ou de <em>suppa</em>. La diversité des noms dit déjà l’essentiel : il ne s’agit pas d’une confrérie unique, mais d’une fonction que l’on retrouve partout où l’on se fait la guerre.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Iga et Kōga, deux pays sans seigneur</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le XVe et le XVIe siècle sont l’époque des provinces en guerre. Après la guerre d’Ōnin, qui ravage Kyoto à partir de 1467, plus aucun pouvoir central ne tient le pays. Chaque seigneur se bat pour sa survie, et tous ont besoin de savoir ce que préparent les autres.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Deux territoires montagneux, à une journée de marche de la capitale, en font une spécialité. <strong>Iga</strong>, dans l’actuelle préfecture de Mie, et <strong>Kōga</strong>, prononcé aussi Kōka, dans celle de Shiga. Ils ont une particularité rare : pas de grand seigneur. Les petits propriétaires guerriers, les <em>jizamurai</em>, s’y gouvernent eux-mêmes par des ligues, les <em>ikki</em>, qui décident en assemblée et se défendent ensemble.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ces hommes louent leurs compétences au-dehors : reconnaître un terrain, s’introduire dans une place, y mettre le feu, attaquer de nuit, rapporter ce qu’on a vu et entendu. Ce ne sont pas des assassins en cagoule. Ce sont des guerriers de la petite noblesse rurale, rompus à une guerre irrégulière que les grandes armées pratiquent mal.</p>



<figure class="wp-block-image size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="684" src="https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjas-iga-ueno-1024x684.webp" alt="La haute muraille de pierre du château d’Iga Ueno, au-dessus des douves, dans la verdure" class="wp-image-395" srcset="https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjas-iga-ueno-1024x684.webp 1024w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjas-iga-ueno-300x200.webp 300w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjas-iga-ueno-768x513.webp 768w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjas-iga-ueno-500x334.webp 500w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjas-iga-ueno-700x468.webp 700w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjas-iga-ueno.webp 1400w" sizes="auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px" /><figcaption class="wp-element-caption">La muraille du château d’Iga Ueno, élevée au début du XVIIe siècle, parmi les plus hautes du Japon. Le château est postérieur aux ligues d’Iga : il marque au contraire la reprise en main du pays. Photographie : MemColorLab, sous licence <a href="https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0" rel="license nofollow">CC BY-SA 4.0</a>, via Wikimedia Commons. Notre version redimensionnée est diffusée sous la même licence.</figcaption></figure>



<h2 class="wp-block-heading">La fin des ligues</h2>



<p class="wp-block-paragraph">L’indépendance d’Iga et de Kōga ne survit pas à la réunification du pays. Kōga passe sous l’autorité d’Oda Nobunaga dès 1574. Iga résiste : en 1579, un fils de Nobunaga, Oda Nobukatsu, l’attaque sans l’accord de son père et se fait battre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Deux ans plus tard, en 1581, Nobunaga revient en personne avec une armée de plusieurs dizaines de milliers d’hommes, entrée par plusieurs passes à la fois. Les chiffres varient selon les sources, l’issue non : la ligue d’Iga est écrasée, ses places détruites, ses hommes tués ou dispersés. C’est la guerre de Tenshō Iga, du nom de l’ère.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’année suivante, Nobunaga est assassiné à Kyoto. Tokugawa Ieyasu, qui se trouve alors près de la capitale avec une petite escorte, doit rentrer chez lui au plus vite. Il traverse Iga par les montagnes. La tradition veut que <strong>Hattori Hanzō</strong>, guerrier originaire d’Iga passé à son service, ait mobilisé les hommes du pays pour l’escorter.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le récit est beau, et discuté. L’historien Fujita Tatsuo relève qu’il apparaît dans des documents bien postérieurs, rédigés à l’époque d’Edo par des familles d’Iga qui avaient tout intérêt à faire valoir leurs services. Les chercheurs de l’université de Mie attribuent plutôt le rôle décisif aux guerriers de Kōga. Quant à Hanzō lui-même, c’était un capitaine de lance, non le magicien des films.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Au service des Tokugawa</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Devenu shōgun, Ieyasu n’oublie pas ceux qui l’ont aidé. Des hommes d’Iga et de Kōga entrent au service du gouvernement d’Edo, comme gardes, portiers, enquêteurs. Une porte du château d’Edo, l’actuel palais impérial de Tokyo, porte encore le nom de Hanzō, le Hanzōmon : ses hommes y étaient postés.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La dernière mention de <em>shinobi</em> à la guerre date de la révolte de Shimabara, en 1637 et 1638. Le shōgunat y emploie des hommes de Kōga pour reconnaître le château de Hara, tenu par les insurgés. Après cela, plus de guerre pendant plus de deux siècles. Le métier perd sa raison d’être.</p>



<h2 class="wp-block-heading">On écrit un savoir quand il disparaît</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le paradoxe est connu des historiens : les grands traités sur les <em>shinobi</em> datent tous de la paix. Le <em>Bansenshūkai</em>, compilé en 1676 par Fujibayashi Yasutake, rassemble ce que savaient les familles d’Iga et de Kōga. Le <em>Shōninki</em>, rédigé en 1681 par Natori Masatake, samouraï au service d’une branche des Tokugawa, en livre une autre version.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ces textes ne sont pas des carnets de terrain. Ce sont des mémoires, écrites par des hommes qui voulaient sauver un savoir menacé d’oubli, et parfois prouver à leur seigneur qu’il méritait encore d’être payé. Ils sont précieux, mais il faut les lire comme on lit le <em>Dit des Heike</em> : en sachant qu’ils racontent autant qu’ils décrivent.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le costume noir vient du théâtre</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Rien, dans les sources, ne décrit un uniforme noir intégral. Le <em>shinobi</em> cherche à passer inaperçu, et de jour, rien n’attire plus le regard qu’un homme masqué. Les traités recommandent au contraire le déguisement : moine, marchand, comédien ambulant. Pour opérer de nuit, des tons sombres suffisent.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le noir vient de la scène. Au kabuki, les machinistes qui déplacent les décors à vue, les <em>kuroko</em>, sont vêtus de noir : par convention, le public fait comme s’ils n’existaient pas. Les auteurs ont habillé leurs ninjas de la même façon, pour dire au spectateur qu’il voyait un personnage invisible. La convention a quitté le théâtre pour l’estampe, puis l’estampe pour le monde entier.</p>



<figure class="wp-block-image size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="675" height="1024" src="https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjas-hokusai-675x1024.webp" alt="Page du Hokusai Manga : des personnages en costume sombre escaladent une corde et s’affrontent" class="wp-image-396" srcset="https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjas-hokusai-675x1024.webp 675w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjas-hokusai-198x300.webp 198w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjas-hokusai-768x1165.webp 768w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjas-hokusai-500x758.webp 500w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjas-hokusai-700x1062.webp 700w, https://chokenami.com/wp-content/uploads/2026/10/ninjas-hokusai.webp 923w" sizes="auto, (max-width: 675px) 100vw, 675px" /><figcaption class="wp-element-caption">Katsushika Hokusai, <em>Hokusai Manga</em>, volume 6, 1817. En plein XIXe siècle, l’image du ninja escaladeur est déjà fixée. Domaine public, via Wikimedia Commons.</figcaption></figure>



<p class="wp-block-paragraph">Le XIXe siècle achève le travail. Jiraiya, héros d’un roman-feuilleton à succès, est un brigand magicien capable de se changer en crapaud géant. Il passe au kabuki, et les graveurs, Utagawa Kuniyoshi en tête, multiplient les portraits des acteurs qui l’incarnent. Le ninja n’est plus un espion : c’est un sorcier.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Du roman populaire au monde entier</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Au Japon, une vague déferle à la fin des années 1950. Les romans de Yamada Fūtarō, le film <em>Shinobi no mono</em> en 1962, les mangas de Shirato Sanpei font du ninja un héros moderne, plus sombre, plus réaliste en apparence. C’est à ce moment que le mot <em>ninja</em> l’emporte définitivement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’Occident le découvre en 1967, dans <em>On ne vit que deux fois</em> : James Bond y visite une école de ninjas au Japon. Puis viennent les années 1980, une avalanche de films d’action, les Tortues Ninja en 1984, et l’ouverture des premiers dojos de ninjutsu en Amérique et en Europe. C’est l’histoire que racontent nos articles sur le ninjutsu et sur Masaaki Hatsumi.</p>



<blockquote class="wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Le ninja historique cherchait à ne pas être vu. Le ninja de légende ne vit que du regard qu’on pose sur lui.</p></blockquote>



<h2 class="wp-block-heading">Ce qu’il en reste aujourd’hui</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Iga et Kōka vivent désormais de leur légende, avec un musée du ninja, des démonstrations et des costumes à louer. Mais l’université de Mie a fait le choix inverse : elle a ouvert en 2017 le premier centre de recherche consacré aux ninjas, et un master en 2018. Ses chercheurs collectent les archives des familles de la région, pour séparer enfin ce que l’on sait de ce que l’on aime croire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il en ressort un portrait plus modeste et plus intéressant. Le <em>shinobi</em> était un spécialiste du renseignement et de la guerre irrégulière, issu d’une petite noblesse rurale qui avait su rester libre plus longtemps que les autres. Il a disparu avec la paix. C’est son fantôme, vêtu de noir par un théâtre, qui a conquis le monde.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Chronologie</h2>



<ul class="wp-block-list cn-chronologie">
<li><strong>VIIIe siècle</strong> Le mot <em>shinobi</em> apparaît dans le <em>Man’yōshū</em>, au sens de discrétion.</li>



<li><strong>XIVe siècle</strong> Le <em>Taiheiki</em> attribue à un <em>shinobi</em> l’incendie d’un château.</li>



<li><strong>1467</strong> La guerre d’Ōnin ouvre un siècle de provinces en guerre. Iga et Kōga se gouvernent en ligues.</li>



<li><strong>1574</strong> Kōga passe sous l’autorité d’Oda Nobunaga.</li>



<li><strong>1579</strong> Iga repousse l’attaque d’Oda Nobukatsu.</li>



<li><strong>1581</strong> Nobunaga écrase la ligue d’Iga : guerre de Tenshō Iga.</li>



<li><strong>1582</strong> Après la mort de Nobunaga, Tokugawa Ieyasu traverse Iga pour regagner ses terres.</li>



<li><strong>1637-1638</strong> Révolte de Shimabara, dernière mention de <em>shinobi</em> à la guerre.</li>



<li><strong>1676</strong> Fujibayashi Yasutake compile le <em>Bansenshūkai</em>.</li>



<li><strong>1681</strong> Natori Masatake rédige le <em>Shōninki</em>.</li>



<li><strong>1817</strong> Hokusai dessine des ninjas dans le sixième volume de ses <em>Manga</em>.</li>



<li><strong>XIXe siècle</strong> Jiraiya, ninja magicien, triomphe au kabuki et dans l’estampe.</li>



<li><strong>1962</strong> Le film <em>Shinobi no mono</em> lance la vague japonaise du ninja.</li>



<li><strong>1967</strong> <em>On ne vit que deux fois</em> fait découvrir le ninja à l’Occident.</li>



<li><strong>Années 1980</strong> Vague mondiale : cinéma d’action, Tortues Ninja, premiers dojos hors du Japon.</li>



<li><strong>2017</strong> L’université de Mie ouvre le premier centre de recherche consacré aux ninjas.</li>
</ul>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Visuel : Utagawa Kuniyoshi, un acteur de kabuki dans le rôle du brigand Jiraiya, milieu du XIXe siècle. Domaine public, via la Bibliothèque nationale de la Diète et Wikimedia Commons.</em></p>

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		<item>
		<title>Kanō Jigorō et l’invention du judo moderne</title>
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		<dc:creator><![CDATA[CNA]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 24 Aug 2026 18:45:03 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Histoire]]></category>
		<category><![CDATA[Japon]]></category>
		<category><![CDATA[Judo]]></category>
		<category><![CDATA[Kôdôkan]]></category>
		<category><![CDATA[Meiji]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Neuf élèves, douze tatamis, 1882. Ce qu’il enseigne n’a rien d’inédit ; la façon dont il l’organise, si.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">En 1882, dans une salle de douze tatamis prêtée par un temple de Tokyo, un professeur qui n’a pas encore vingt-deux ans réunit neuf élèves. Ce qu’il leur enseigne n’a rien d’inédit. La façon dont il l’organise, si.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Kanō Jigorō</strong> a d’abord été un élève chétif. Né en 1860 près de Kobe, monté à Tokyo avec son père, il cherche le jūjutsu pour cesser d’être celui qu’on bouscule. Il trouve une discipline en train de mourir : sous Meiji, le Japon regarde vers l’Occident, et les écoles de combat des samouraïs passent pour un reste encombrant d’un monde révolu.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Deux écoles, deux idées</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Il apprend d’abord la Tenjin Shin’yō-ryū, auprès de Fukuda Hachinosuke puis d’Iso Masatomo : le corps à corps serré, les atemi, les étranglements. Il passe ensuite à la Kitō-ryū, avec Iikubo Tsunetoshi, où l’on travaille autrement : moins de force, plus de déséquilibre, l’adversaire tombe parce qu’on lui a pris son appui.</p>



<p class="wp-block-paragraph">De ces deux héritages contraires, Kanō ne fait pas une synthèse polie. Il trie. Il garde ce qui fonctionne sous résistance réelle, écarte le reste, et surtout il nomme. Chaque technique reçoit un nom, une place dans une famille, une progression. Ce geste de bibliothécaire est son véritable apport : avant lui, le savoir se transmettait par imitation dans le secret d’une école ; après lui, il s’enseigne.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Pourquoi « voie » et non « technique »</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le nom qu’il choisit dit son intention. Jūjutsu, c’est la technique de la souplesse. Jūdō, c’est la voie de la souplesse. Le glissement n’est pas décoratif : Kanō est un pédagogue de métier, futur directeur de l’École normale supérieure de Tokyo, et il pense sa discipline comme un instrument de formation, pas comme un arsenal.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Deux formules résument sa doctrine. <em>Seiryoku zen’yō</em>, le meilleur emploi de l’énergie : obtenir le maximum d’effet avec le minimum de dépense. <em>Jita kyōei</em>, l’entraide et la prospérité mutuelles : on progresse par le partenaire, pas contre lui. La seconde est souvent citée comme une politesse de dojo. C’est en réalité une contrainte technique, car sans partenaire consentant, il n’y a pas de randori possible.</p>



<h2 class="wp-block-heading">L’invention du combat souple</h2>



<p class="wp-block-paragraph">C’est le point où Kanō change réellement la donne. Les écoles de jūjutsu s’entraînaient surtout par kata, formes convenues exécutées à deux, parce que leurs techniques étaient trop dangereuses pour être tentées à pleine vitesse. Kanō sépare les deux registres : il conserve le kata pour ce qui casse, et retire de la pratique libre les luxations d’épaule, les torsions de cou, les frappes.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce qui reste peut être exécuté à pleine intensité, tous les jours, sans blesser. Le <em>randori</em> naît de cette soustraction. Un pratiquant de judo accumule en un an plus de répétitions en opposition réelle qu’un élève de kata en dix. L’avantage n’est pas moral, il est arithmétique.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le système de grades suit la même logique de lisibilité : des kyū pour les élèves, des dan pour les gradés. Les deux premiers dan sont attribués dès 1883. La ceinture noire, elle, n’apparaît que quelques années plus tard, et le judogi tel qu’on le connaît vers 1907. L’image la plus célèbre du judo est donc plus récente que le judo lui-même.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le tournoi de 1886, et ce qu’on en raconte</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le récit fondateur veut qu’en 1886, un tournoi organisé par la police de Tokyo ait opposé le Kōdōkan aux écoles traditionnelles, notamment la Totsuka-ha Yōshin-ryū, et que le judo l’ait emporté largement, emportant du même coup la question.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La rencontre a bien eu lieu, mais le détail du score, la composition des équipes et jusqu’à l’année exacte varient selon les sources, et la version la plus répandue vient d’auteurs proches du Kōdōkan. Ce qui est certain tient au résultat institutionnel : la police adopte la méthode, les écoles normales l’adoptent, et le judo devient en une génération la pratique de référence au Japon. Une victoire sportive n’explique pas cela. Une victoire administrative, si.</p>



<blockquote class="wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Kanō n’a pas gagné parce que sa technique était supérieure. Il a gagné parce que sa méthode était enseignable à mille personnes à la fois.</p></blockquote>



<h2 class="wp-block-heading">L’homme des institutions</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La suite de sa vie se joue en costume plus qu’en judogi. Kanō dirige des écoles, forme des professeurs, siège au Comité international olympique à partir de 1909, premier Asiatique à y entrer, et conduit le Japon à ses premiers Jeux en 1912. Il meurt en 1938, en mer, sur le chemin du retour d’une session du CIO.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il ne verra pas le judo olympique, qui n’arrive qu’en 1964 à Tokyo. Ses proches ont rapporté ses réserves : il craignait qu’une discipline conçue pour former des personnes ne se réduise à un tableau de médailles. Le débat n’a jamais cessé depuis, et il ressurgit à chaque réforme de l’arbitrage.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Ce qui reste</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Tout ce que pratique aujourd’hui un club de quartier vient de là : l’idée qu’on peut s’opposer pour de vrai sans se détruire, qu’une progression se mesure, qu’un professeur se forme. Le jiu-jitsu brésilien, le sambo et une bonne part du MMA moderne descendent de cette même décision de 1882, souvent sans le savoir.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Kanō n’a pas légué des médailles. Il a légué une méthode, ce qui est plus difficile à obtenir et beaucoup plus difficile à perdre.</p>

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		<title>Du sabre au shinai, comment le kendo a survécu à son usage</title>
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		<dc:creator><![CDATA[CNA]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 22 Aug 2026 18:45:50 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Histoire]]></category>
		<category><![CDATA[Japon]]></category>
		<category><![CDATA[Judo]]></category>
		<category><![CDATA[Kendo]]></category>
		<category><![CDATA[Meiji]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>En 1876, le port du sabre devient illégal. La discipline qui en dépendait avait déjà, sous l’armure, de quoi lui survivre.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">Il existe une photographie de 1873, prise par Suzuki Shin’ichi et coloriée à la main, qui montre trois hommes en armure d’entraînement. L’un est assis, l’autre lève son arme, le troisième attend. La légende manuscrite, en anglais, dit simplement <em>Fencing</em>. C’est l’image que nous avons choisie pour la rubrique Histoire de ce site, et elle tombe à un moment précis : celui où l’escrime japonaise ne sert déjà plus à rien, et pas encore à autre chose.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le problème du sabre</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Une école de sabre se heurte à une difficulté que les autres disciplines ignorent : on ne peut pas s’entraîner pour de bon. Deux lames vives règlent la question en une passe, et les sabres de bois, s’ils évitent les coupures, brisent les os avec constance.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pendant des siècles, les écoles ont donc travaillé par kata, formes fixées où chacun connaît son rôle. On y apprend beaucoup, mais on n’y apprend jamais ce que fait un adversaire qui ne veut pas jouer le sien. La lignée la plus ancienne encore transmise, la Katori Shintō-ryū fondée au XVe siècle, s’est bâtie sur cette contrainte.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Deux inventions et une conséquence</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La solution arrive par l’équipement. Le <em>shinai</em>, sabre de lattes de bambou reliées, existe sous des formes anciennes dès le XVIe siècle. Au XVIIIe, plusieurs écoles lui adjoignent une armure : masque grillagé, plastron, protections d’avant-bras. On cite volontiers Naganuma Shirōzaemon dans la Jikishinkage-ryū et Nakanishi Chūta dans une branche de l’Ittō-ryū.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La conséquence dépasse le confort. Avec un shinai et une armure, on peut frapper vraiment, tous les jours, sur quelqu’un qui esquive vraiment. L’assaut libre devient possible.</p>



<blockquote class="wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>C’est le même calcul que fera Kanō Jigorō un siècle plus tard avec le judo : retirer ce qui blesse pour pouvoir répéter à pleine intensité. Le bambou est au sabre ce que le randori est au jūjutsu.</p></blockquote>



<p class="wp-block-paragraph">Cette parenté n’est pas une coïncidence. Elle décrit une des rares manières dont un art de combat peut survivre à la disparition de son usage : en devenant vérifiable.</p>



<h2 class="wp-block-heading">1876, le sabre devient illégal</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Puis le monde change. En 1876, l’édit du <em>haitōrei</em> interdit le port du sabre en public, achevant le démantèlement du statut de samouraï. Des milliers d’hommes dont l’identité tenait à une lame se retrouvent sans arme, sans rente et sans emploi. Les écoles ferment. Certains maîtres donnent des démonstrations payantes, spectacle de foire pour un art qui n’a plus de fonction.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La photographie de 1873 date précisément de ces années suspendues. Ce qu’elle montre n’est déjà plus un entraînement militaire ; ce n’est pas encore un sport. Les tirages de ce genre étaient d’ailleurs souvent produits pour des voyageurs étrangers, curieux d’un Japon qu’on leur présentait comme éternel au moment même où il se démontait.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le sauvetage par la police et par l’école</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le sabre est sauvé par deux institutions qui n’en avaient pas besoin. La police d’abord : après la révolte de Satsuma en 1877, où l’arme blanche a resservi, la préfecture de police de Tokyo forme ses hommes à l’escrime et emploie d’anciens maîtres. L’école ensuite, quand la pratique entre progressivement dans l’enseignement secondaire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En 1895, la fondation du Dai Nippon Butoku Kai à Kyoto donne à l’ensemble une administration : grades, titres, règles communes. Vers 1920, cette organisation retient officiellement le nom de <em>kendō</em>, la voie du sabre, à la place de <em>kenjutsu</em>, la technique du sabre. Le glissement est exactement celui que Kanō avait opéré pour le judo, et il dit la même chose : ce qui se transmet désormais n’est pas un métier, c’est une formation.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Interdit, puis rendu</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Cette réussite a un revers. Dans les années 1930, le kendo est massivement enrôlé dans la formation militaire et nationaliste. En 1946, l’occupation américaine l’interdit purement et simplement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il revient par une porte dérobée, sous le nom de <em>shinai kyōgi</em>, un sport de contact au bambou présenté comme neuf et sans passé. La fédération nationale se reconstitue en 1952. Peu de disciplines auront été à ce point démontées puis remontées en un siècle, et il faut le savoir pour comprendre la prudence avec laquelle le kendo parle aujourd’hui de sa propre histoire.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Pourquoi un coup qui touche ne compte pas</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Reste la particularité qui déroute tous les visiteurs. Quatre cibles seulement sont valables : la tête, les avant-bras, les flancs, la gorge. Et un coup porté correctement sur l’une d’elles ne vaut souvent aucun point.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Pour être compté, il doit réunir <em>ki-ken-tai-ichi</em> : l’intention, l’arme et le corps dans le même instant, annoncés de la voix, prolongés par une vigilance qui ne retombe pas après la frappe. Un shinai qui atteint sa cible pendant que le corps s’arrête n’est pas une touche, c’est un accident.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cette exigence paraît formaliste. Elle est le dernier reste de la lame : avec un vrai sabre, un contact sans engagement du corps ne coupe pas. Le kendo a remplacé l’acier par du bambou, mais il a gardé la seule chose que le bambou ne pouvait pas simuler, et il l’a inscrite dans son arbitrage.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les trois hommes de 1873 ne pouvaient pas savoir ce que deviendrait leur exercice. Ils avaient déjà, sous l’armure, ce qui allait lui permettre de survivre.</p>

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		<title>Genpei : Minamoto contre Taira, la guerre qui invente le shogunat</title>
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		<dc:creator><![CDATA[CNA]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 21 Aug 2026 21:36:08 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Samouraïs]]></category>
		<category><![CDATA[Japon]]></category>
		<category><![CDATA[Minamoto]]></category>
		<category><![CDATA[Taira]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Kiyomori avait voulu entrer dans la cour. Yoritomo a compris qu’il valait mieux gouverner depuis ailleurs.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">Deux familles descendues du même palais, portant chacune le nom qu’un empereur leur a donné en les écartant du trône, se disputent le Japon pendant cinq ans. À la fin, l’une a disparu, l’autre a inventé une forme de gouvernement qui durera sept siècles.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le cadet et la marche</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Rappelons le mécanisme, car il explique tout. Une cour impériale qui multiplie les princes finit par ne plus pouvoir les entretenir. Elle les verse alors dans le rang des sujets, leur donne un nom, <strong>Minamoto</strong> ou <strong>Taira</strong>, et une charge en province.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Deux siècles plus tard, ces exilés ont des terres, des hommes et des chevaux, et la capitale n’a plus que du prestige. Les Taira prennent l’avantage les premiers : <strong>Taira no Kiyomori</strong> s’installe au cœur du pouvoir, marie sa fille à l’empereur et fait de son petit-fils l’héritier du trône. La cour est désormais tenue par un guerrier.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Cinq ans, trois batailles</h2>



<p class="wp-block-paragraph">En 1180, un prince écarté appelle à la révolte. Les Minamoto, écrasés vingt ans plus tôt, se relèvent. <strong>Minamoto no Yoritomo</strong>, exilé dans l’est depuis l’enfance, fédère les maisons du Kantō ; son demi-frère <strong>Yoshitsune</strong> conduit les armées.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Kiyomori meurt dès 1181 et les Taira perdent leur tête politique. Suivent Ichi-no-Tani, où Yoshitsune fait descendre sa cavalerie par une pente jugée impraticable, puis Yashima, puis Dan-no-ura en 1185, bataille navale dans le détroit de Shimonoseki. Les Taira y sont anéantis. L’empereur enfant Antoku, petit-fils de Kiyomori, disparaît dans la mer avec sa suite.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Ce que Yoritomo fait de sa victoire</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La suite est la partie intéressante, et la plus souvent escamotée. Yoritomo ne prend pas la place des Taira. Il ne s’installe pas à Kyoto, ne se marie pas dans la famille impériale, ne cherche pas à devenir régent.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il reste à Kamakura, à quatre cents kilomètres de la cour, et y bâtit une administration parallèle avec ses propres intendants dans les provinces. En 1192, il obtient le titre de shōgun. L’empereur demeure, avec ses rites et sa légitimité ; le pouvoir réel est ailleurs, et il y restera jusqu’en 1868.</p>



<blockquote class="wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Kiyomori avait voulu entrer dans la cour. Yoritomo a compris qu’il valait mieux la laisser où elle était et gouverner depuis ailleurs.</p></blockquote>



<p class="wp-block-paragraph">Il élimine aussi Yoshitsune, son frère et meilleur général, qui meurt traqué en 1189. La logique est celle de la maison : un capitaine trop populaire est une menace pour la lignée, quel que soit son sang.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le récit, et ce qu’il a fabriqué</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Cette guerre a produit le grand texte épique japonais, le <em>Dit des Heike</em>, récité pendant des siècles par des moines aveugles s’accompagnant du biwa. Il ouvre sur le son de la cloche et l’impermanence de toute chose, et fait des Taira des vaincus magnifiques.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il faut le lire pour ce qu’il est : une œuvre littéraire, composée bien après les faits, qui a durablement modelé l’image du guerrier japonais. Le duel courtois où l’on décline son nom avant de combattre, la mort choisie plutôt que la capture, la mélancolie du perdant, tout cela vient de là autant que des champs de bataille.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Quant à Yoshitsune, brillant et sacrifié, il devient le héros tragique par excellence, sujet inépuisable du théâtre. On mesure mal, aujourd’hui, à quel point l’idée que nous nous faisons du samouraï passe par ces textes plutôt que par les archives.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Et l’art de combattre, dans tout cela</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le guerrier de Genpei n’est pas l’escrimeur qu’on imagine. C’est avant tout un archer monté : <em>kyūba no michi</em>, la voie de l’arc et du cheval, désigne alors ce que nous appellerions les arts martiaux. Le sabre vient loin derrière.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le corps à corps existe, mais sous une forme précise : amener un homme en armure au sol pour l’immobiliser et l’achever à la lame courte. C’est de là que descendent les saisies dont sortira le jūjutsu, quatre siècles plus tard.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Il n’y a donc aucune continuité technique entre Dan-no-ura et un tatami d’aujourd’hui. Ce qui a traversé, c’est autre chose : l’idée d’une maison qui transmet, d’un savoir qu’on garde et qu’on lègue. Le reste a changé à chaque fois que le monde a changé.</p>

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		<title>Les clans qui ont fait le Japon</title>
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		<dc:creator><![CDATA[CNA]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 20 Aug 2026 20:28:51 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Samouraïs]]></category>
		<category><![CDATA[Fujiwara]]></category>
		<category><![CDATA[Histoire]]></category>
		<category><![CDATA[Japon]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Pendant sept siècles, l’unité qui compte n’est pas l’homme mais la maison, avec son nom et ses dettes.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">On imagine volontiers le samouraï comme un individu : un homme, un sabre, un code. C’est une lecture moderne, et elle passe à côté de l’essentiel. Pendant sept siècles, l’unité qui compte au Japon n’est pas l’homme, c’est la maison. Le <em>ie</em>, la lignée, avec son nom, ses terres, ses alliances et ses dettes.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Des princes déclassés</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Les deux noms les plus célèbres viennent du palais. Les <strong>Minamoto</strong> et les <strong>Taira</strong> ne sont pas des paysans devenus guerriers : ce sont des descendants d’empereurs, écartés de la succession et versés dans le rang des sujets, à qui l’on distribue des charges en province.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cette origine explique le paradoxe japonais. La cour de Kyoto, raffinée et méfiante envers les armes, a fabriqué elle-même la classe militaire qui finira par lui prendre le pouvoir. On envoie des cadets encombrants tenir des marches lointaines ; deux cents ans plus tard, ces cadets ont des hommes, des chevaux et des rizières, et la capitale n’en a plus.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La guerre de Genpei, de 1180 à 1185, règle la question entre les deux maisons. Elle s’achève à Dan-no-ura, bataille navale où les Taira sont anéantis. En 1192, Minamoto no Yoritomo obtient le titre de shōgun et installe son gouvernement à Kamakura, loin de la cour. L’empereur reste ; le pouvoir part.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Ceux qui n’ont jamais eu besoin d’armes</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Une maison échappe à cette logique, et il faut la mentionner pour comprendre les autres. Les <strong>Fujiwara</strong> n’ont jamais été des guerriers. Ils ont dominé la cour pendant près de trois siècles par un moyen plus simple : marier leurs filles aux empereurs, puis gouverner comme régents au nom de leur petit-fils.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le système atteint son sommet avec Fujiwara no Michinaga, au début du XIe siècle, dont un poème célèbre compare son contentement à la pleine lune sans défaut. Rien ne semblait pouvoir déloger cette famille.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce qui l’a délogée, ce sont précisément les hommes qu’elle méprisait : les provinciaux armés qu’on envoyait tenir les marches et régler les affaires salissantes. Quand la cour a eu besoin de force pour arbitrer ses querelles, elle a appelé des Taira et des Minamoto, et elle ne s’en est jamais remise.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le pays des cent maisons</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Les siècles suivants ne sont pas l’histoire d’un État mais celle de familles qui montent et tombent. Les Hōjō, régents des shōguns, gouvernent au nom de ceux qui gouvernent au nom de l’empereur. Les Ashikaga leur succèdent et s’installent à Kyoto.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Puis tout se disloque. À partir de la guerre d’Ōnin, en 1467, le pays entre dans l’ère des provinces en guerre, le Sengoku. Pendant plus d’un siècle, quelques dizaines de maisons se disputent le Japon : les <strong>Takeda</strong> et leur cavalerie, les <strong>Uesugi</strong>, les <strong>Date</strong> du nord, les <strong>Shimazu</strong> du sud, les <strong>Mōri</strong> de l’ouest.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Trois hommes referment la parenthèse. Oda Nobunaga brise l’ordre ancien et introduit massivement l’arquebuse. Toyotomi Hideyoshi, son successeur, unifie le pays et fige la société. Tokugawa Ieyasu l’emporte à Sekigahara en 1600 et fonde le régime qui tiendra deux siècles et demi.</p>



<blockquote class="wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Un samouraï ne se bat pas pour lui. Il se bat pour un nom qui existait avant lui et qui devra exister après.</p></blockquote>



<h2 class="wp-block-heading">Ce que la maison exige</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Comprendre le clan, c’est comprendre pourquoi l’adoption est courante et sans honte : un chef sans héritier adopte, souvent un cadet d’une maison alliée, pour que la lignée ne s’éteigne pas. La continuité du nom prime sur le sang.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Cela éclaire aussi le sort des vaincus. Perdre une bataille n’est pas une affaire personnelle : c’est la maison qui est confisquée, dispersée, parfois rayée. Les hommes qui en sortent sans seigneur deviennent des <em>rōnin</em>, littéralement des hommes-vagues, et le mot dit bien ce qu’il décrit.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Et les écoles de combat, dans tout cela</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Les écoles d’arts martiaux, les <em>ryūha</em>, se calquent sur ce modèle. Elles ont un fondateur, une transmission par filiation, des documents remis au successeur, des techniques que l’on ne montre pas au-dehors. Ce sont des maisons, avec la même obsession de la continuité.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Beaucoup sont d’ailleurs liées à un clan précis : la Yagyū Shinkage-ryū devient l’école de sabre des Tokugawa, ce qui lui assure trois siècles de prospérité. Le lien entre technique et politique est direct et personne ne s’en cache.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est pourquoi une école de sabre du XVIIe siècle ne se comporte pas comme un club de sport : elle ne cherche pas des adhérents, elle cherche des héritiers. Cette logique a survécu bien plus longtemps qu’on ne le croit, et l’on en trouve encore la trace, très atténuée, dans la façon dont un dojo traditionnel parle de ses anciens.</p>

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		<title>Takeda contre Uesugi, la rivalité qui n’a rien réglé</title>
		<link>https://chokenami.com/takeda-uesugi-kawanakajima/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[CNA]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 19 Aug 2026 21:36:14 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Samouraïs]]></category>
		<category><![CDATA[Japon]]></category>
		<category><![CDATA[Takeda]]></category>
		<category><![CDATA[Uesugi]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Cinq batailles au même endroit, aucun vainqueur. La maison Takeda est morte face à quelqu’un qui jouait à un autre jeu.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">Cinq fois en onze ans, deux armées se retrouvent au même endroit, une plaine entre deux rivières, dans la province de Shinano. Cinq fois elles se font face, et cinq fois rien n’est réglé. Kawanakajima est la rivalité la plus célèbre du Japon en guerre, et elle n’a produit aucun vainqueur.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Deux hommes que tout oppose</h2>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Takeda Shingen</strong> tient la province de Kai, montagneuse et pauvre en riz mais riche en or et en chevaux. Il a chassé son propre père pour prendre la tête de la maison. Sa réputation tient à sa cavalerie et à son administration, car il fait creuser des digues et rédiger un code pour son fief.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Uesugi Kenshin</strong> règne sur Echigo, au bord de la mer du Japon. Il est moine autant que général, se réclame du dieu de la guerre Bishamonten, ne se marie pas et ne laisse pas d’héritier direct. Là où Shingen conquiert, Kenshin intervient volontiers au nom de la légitimité de ceux qu’on a spoliés.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Entre les deux se trouve Shinano, que Shingen absorbe méthodiquement. Les seigneurs chassés vont demander secours à Kenshin. La suite était écrite.</p>



<h2 class="wp-block-heading">La quatrième, celle dont on parle</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Des cinq rencontres, entre 1553 et 1564, quatre relèvent surtout de la manœuvre et de l’attente. La quatrième, en 1561, est la seule véritable bataille, et elle est meurtrière.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le plan des Takeda est classique : détacher une colonne pour déloger l’adversaire de sa position en hauteur et le rabattre sur le gros de l’armée. Kenshin l’anticipe, descend de nuit, et tombe au matin sur un état-major qui l’attendait ailleurs. Les Takeda encaissent, la colonne détachée revient et rétablit la situation. Chacun se retire en revendiquant la victoire.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est là que se place l’image la plus reproduite de l’histoire japonaise : Kenshin surgissant à cheval, sabre levé, sur Shingen assis, qui pare le coup avec son éventail de commandement. Les estampes l’ont fixée, le cinéma l’a reprise.</p>



<blockquote class="wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Aucune source contemporaine ne rapporte ce duel. Il apparaît dans des chroniques plus tardives, écrites quand la maison Takeda n’existait plus et qu’il fallait un mythe.</p></blockquote>



<p class="wp-block-paragraph">La règle du site s’applique ici sans hésiter : la bataille a eu lieu, le duel relève du récit. Il en va de même pour l’histoire du sel, où Kenshin, apprenant que ses ennemis privent Shingen de sel, lui en aurait envoyé en déclarant qu’on se bat avec des sabres et non avec du sel. C’est une très belle histoire. Ce n’est pas une source.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Ce qui a réellement tué les Takeda</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Shingen meurt en 1573, Kenshin en 1578, aucun des deux au combat l’un contre l’autre. La maison Takeda passe à son fils Katsuyori, et c’est un autre adversaire qui la brise.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En 1575, à Nagashino, les forces d’Oda Nobunaga et de Tokugawa Ieyasu attendent la cavalerie Takeda derrière des palissades, avec des arquebusiers en nombre. La charge se fracasse. On raconte volontiers que Nobunaga aurait organisé ses tireurs en trois rangs alternés pour obtenir un feu continu ; les historiens en doutent aujourd’hui, faute de sources solides.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Ce qui n’est pas douteux, c’est le résultat. Une cavalerie de grande réputation, entretenue pendant deux générations, est mise hors de combat par des paysans exercés en quelques semaines à charger un tube. La maison Takeda disparaît en 1582.</p>



<h2 class="wp-block-heading">La leçon, pour qui pratique</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Il y a dans cette histoire quelque chose qui parle à n’importe quelle salle d’entraînement. Une école peut être excellente, réputée, victorieuse pendant trente ans, et devenir obsolète en une après-midi parce que le cadre a changé.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le jiu-jitsu brésilien l’a vécu en 1993 puis en sens inverse quelques années plus tard, quand les lutteurs ont appris à ne pas suivre au sol. Le judo l’a vécu à chaque réforme de l’arbitrage. Ce qui protège n’est pas la réputation d’une méthode, c’est sa capacité à voir arriver ce qui la rendra caduque.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Shingen n’a jamais perdu contre Kenshin. Sa maison est morte quand même, face à quelqu’un qui jouait à un autre jeu.</p>

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		<title>Edo, ou la paix qui désarme le guerrier</title>
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		<dc:creator><![CDATA[CNA]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 18 Aug 2026 20:28:54 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Samouraïs]]></category>
		<category><![CDATA[Japon]]></category>
		<category><![CDATA[Kendo]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Deux cent cinquante ans sans guerre. C’est là que se fabrique le samouraï que nous connaissons.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph">Voici une situation dont l’histoire offre peu d’exemples : une caste militaire qui conserve tous ses privilèges, son statut et ses armes, pendant deux cent cinquante ans sans guerre. C’est l’ère Edo, de 1603 à 1868, et c’est là que se fabrique le samouraï que nous connaissons.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Une paix organisée</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Tokugawa Ieyasu ne se contente pas de gagner. Il conçoit un système fait pour rendre la guerre impossible. Les seigneurs sont classés selon leur loyauté à Sekigahara et redistribués sur le territoire de manière que les moins sûrs se surveillent mutuellement.</p>



<p class="wp-block-paragraph">La pièce maîtresse est le <em>sankin-kōtai</em>, systématisé en 1635 : chaque seigneur doit résider à Edo une année sur deux, et y laisser famille et proches quand il retourne dans son fief. Officiellement un devoir de cour. En pratique, un système d’otages doublé d’une ruine organisée, les allers-retours d’un cortège de plusieurs centaines d’hommes épuisant les finances des maisons.</p>



<p class="wp-block-paragraph">S’y ajoute la fermeture du pays, le <em>sakoku</em>, qui limite drastiquement les échanges avec l’extérieur. Après la répression de la révolte de Shimabara, en 1637 et 1638, le Japon ne connaît plus de conflit d’envergure jusqu’au XIXe siècle.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Un guerrier de bureau</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Que devient un homme d’armes quand il n’y a plus d’armes à porter ? Il devient fonctionnaire. Le samouraï d’Edo tient des registres, administre un district, perçoit l’impôt, arbitre des litiges. Il est payé en riz, selon un revenu attaché à sa charge.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Et cette rente se dégrade. Les prix montent, le riz stagne, l’économie se monétarise au profit des marchands, théoriquement placés au bas de l’échelle sociale. Le siècle avance et la caste militaire s’endette auprès de ceux qu’elle méprise. Beaucoup de samouraïs de rang modeste vivent chichement, quand ils ne pratiquent pas en cachette un petit métier.</p>



<p class="wp-block-paragraph">On présente souvent la société d’Edo comme quatre classes rigides, guerriers, paysans, artisans, marchands. Les historiens y voient surtout un idéal d’inspiration confucéenne, plaqué sur une réalité bien plus poreuse. La grille est commode ; la vie s’en accommodait mal.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le sabre devient un signe</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le port des deux sabres, le <em>daishō</em>, reste réservé aux samouraïs. C’est un privilège visible, et pour beaucoup c’est devenu le principal.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les lames, elles, deviennent des objets d’art, montées avec un soin extrême et parfois jamais dégainées. Un homme peut porter toute sa vie une arme d’une qualité redoutable sans avoir jamais eu à s’en servir. Le sabre a cessé d’être un outil pour devenir une carte d’identité.</p>



<blockquote class="wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Le bushidō n’est pas la morale des guerriers en guerre. C’est la littérature d’une caste qui n’en fait plus, et qui cherche à quoi elle sert.</p></blockquote>



<h2 class="wp-block-heading">Un code écrit après la bataille</h2>



<p class="wp-block-paragraph">C’est le point le plus contre-intuitif, et le mieux établi. Les grands textes sur la voie du guerrier sont des textes de paix. Yamaga Sokō, au XVIIe siècle, théorise le rôle moral du samouraï devenu inutile militairement : il doit être l’exemple des autres classes.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le <em>Hagakure</em>, dicté entre 1709 et 1716 par Yamamoto Tsunetomo, va plus loin et regrette ouvertement un temps qu’il n’a pas connu. Son auteur n’a livré aucune bataille. Sa phrase la plus citée, sur la voie du guerrier qui se trouve dans la mort, est écrite par un homme devenu moine, un siècle après la dernière guerre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’affaire des quarante-sept rōnin, entre 1701 et 1703, fonctionne exactement de la même manière. Des hommes vengent leur seigneur, puis reçoivent l’ordre de se donner la mort. L’épisode devient aussitôt un immense succès de théâtre, joué et rejoué. Ce que la société d’Edo célèbre, ce n’est pas la vengeance : c’est de voir enfin quelqu’un se conduire selon des principes que plus personne n’a l’occasion d’appliquer.</p>



<h2 class="wp-block-heading">La fin, et ce qu’elle laisse</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Le système s’effondre vite. L’arrivée des navires occidentaux au milieu du XIXe siècle montre l’écart technique, la restauration de Meiji en 1868 démonte le régime, et l’édit de 1876 interdit le port du sabre en public. En une génération, une caste entière perd statut, revenu et signe distinctif.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Elle laisse pourtant quelque chose de considérable aux arts martiaux : deux siècles et demi d’hommes qui ont eu le temps de pratiquer, d’écrire, de classer et de transmettre, sans jamais avoir à s’en servir. Sans cette paix, il n’y aurait ni écoles codifiées, ni traités, ni la matière que Kanō pourra trier en 1882.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les arts martiaux japonais ne sont pas nés de la guerre. Ils sont nés de son absence prolongée.</p>

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		<title>Les Tokugawa, ou l’art de gagner la paix</title>
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		<dc:creator><![CDATA[CNA]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 17 Aug 2026 21:36:18 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Samouraïs]]></category>
		<category><![CDATA[Japon]]></category>
		<category><![CDATA[Kendo]]></category>
		<category><![CDATA[Tokugawa]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Un seigneur ruiné par les convenances ne lève pas d’armée. Moins glorieux qu’une victoire, et bien plus efficace.</p>
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<p class="wp-block-paragraph">Gagner une bataille est une affaire de journée. Les Tokugawa ont fait mieux, et beaucoup plus rare : ils ont conçu un système pour que la guerre suivante n’ait jamais lieu. Il a tenu deux cent soixante-cinq ans.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Un homme qui attend</h2>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Tokugawa Ieyasu</strong> passe son enfance comme otage, d’abord d’une maison rivale, puis d’une autre. Il sert Oda Nobunaga, puis Toyotomi Hideyoshi, sans jamais chercher à les devancer.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Un proverbe japonais résume les trois unificateurs par ce qu’ils feraient d’un oiseau qui refuse de chanter. Nobunaga le tuerait, Hideyoshi le forcerait à chanter, Ieyasu attendrait qu’il chante. La formule est tardive et un peu commode, mais elle vise juste : Ieyasu a soixante ans à Sekigahara, en 1600, et l’essentiel de sa carrière derrière lui.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Une journée, puis l’architecture</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Sekigahara se joue en quelques heures, et se décide par une trahison au moment choisi. Ieyasu devient shōgun en 1603. Ce qui suit vaut mieux que la bataille.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Les seigneurs sont classés selon leur position à Sekigahara : les vassaux de toujours, les ralliés d’avant la bataille, et les autres. Leurs fiefs sont redistribués de sorte que les moins sûrs se retrouvent encadrés par les plus fidèles, et le plus loin possible d’Edo.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Vient ensuite le <em>sankin-kōtai</em>, systématisé en 1635 : chaque seigneur réside à Edo une année sur deux et y laisse sa famille quand il rentre chez lui. On y a vu un devoir de cour. C’est un système d’otages doublé d’un dispositif de ruine, les allers-retours d’un cortège de plusieurs centaines d’hommes absorbant une part considérable des revenus d’un fief.</p>



<blockquote class="wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Un seigneur ruiné par les convenances ne lève pas d’armée. C’est moins glorieux qu’une victoire, et bien plus efficace.</p></blockquote>



<p class="wp-block-paragraph">Ajoutez la limitation stricte du nombre de châteaux, le contrôle des mariages entre maisons, la surveillance des routes, et la fermeture du pays aux échanges extérieurs. Après la répression de la révolte de Shimabara, en 1637 et 1638, plus aucun conflit d’ampleur ne survient avant le XIXe siècle.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Le prix payé par la caste</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Ce succès a un perdant, et c’est le guerrier lui-même. Privé de guerre, il devient administrateur, payé en riz selon une charge héritée. Les prix montent, sa rente ne bouge pas, et l’économie se monétarise au profit des marchands que la doctrine officielle place tout en bas.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Une caste militaire endettée auprès de ceux qu’elle méprise : c’est la situation réelle du Japon d’Edo, et elle explique une bonne part de la littérature morale produite à cette époque. Nous l’avons détaillée dans notre article sur <a href="/edo-la-paix-qui-desarme-le-guerrier/">la paix qui désarme le guerrier</a>.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Ce que les arts martiaux lui doivent</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Voici le paradoxe qu’il faut tenir des deux bouts. Le régime qui a rendu le samouraï inutile est aussi celui qui a rendu possible tout ce que nous pratiquons.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Deux siècles et demi sans campagne, c’est deux siècles et demi d’hommes qui ont le temps de s’entraîner, de comparer, d’écrire et de classer. Les écoles se multiplient, se dotent de programmes, de niveaux, de documents de transmission. Le shinai et l’armure d’entraînement apparaissent, et avec eux l’assaut libre.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Sans cette paix, il n’y a ni corpus à trier ni méthode à réformer, et Kanō n’a rien à faire en 1882. Les Tokugawa n’ont pas transmis des techniques de guerre. Ils ont offert aux arts martiaux la seule chose dont ils avaient réellement besoin pour devenir enseignables : du temps sans emploi.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le régime tombe en 1868, emporté par des navires étrangers contre lesquels son isolement ne pouvait rien. Il laisse un pays pacifié, alphabétisé, administré, et une bibliothèque de savoirs martiaux que le siècle suivant transformera en disciplines.</p>

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