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Samouraïs, 4 min

Du champ de bataille au dojo, ce que les samouraïs ont vraiment légué

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Il existe une phrase qu’on entend dans beaucoup de salles : ce que nous pratiquons vient des samouraïs. Elle est vraie, mais pas au sens où on l’entend. Ce qui nous vient d’eux n’est presque jamais leur technique. C’est leur façon de l’organiser.

Ce que le champ de bataille demandait

Un guerrier du Sengoku combat en armure, souvent à cheval, au milieu de centaines d’autres. Son arme principale n’est d’ailleurs pas le sabre mais la lance, l’arc, puis l’arquebuse. Le sabre est une arme de recours, à courte distance, quand tout le reste a échoué.

Cela change tout à la technique. Contre une armure, on ne tranche pas : on cherche les interstices, l’aisselle, la gorge, l’intérieur de la cuisse, et l’on frappe d’estoc. Les saisies de corps à corps, ce qu’on appellera kumi-uchi, visent à déséquilibrer un adversaire lourdement équipé pour l’amener au sol et l’achever avec une lame courte.

Rien de tout cela ne ressemble à ce qu’on pratique aujourd’hui. Un kendoka moderne, un judoka, un aïkidoka font des gestes que ce guerrier ne reconnaîtrait pas.

La paix change le programme

Sous les Tokugawa, plus d’armure, plus de mêlée. On s’entraîne en vêtements ordinaires, contre un adversaire habillé comme soi. Les techniques conçues pour ouvrir une cuirasse perdent leur objet ; celles qui fonctionnent sur un corps non protégé prennent toute la place.

Le jūjutsu d’Edo, dont sortiront le judo et une partie de l’aïkido, est donc une discipline de temps de paix. Les projections, les clés articulaires, les étranglements y sont travaillés pour eux-mêmes, et non plus comme le prélude à un coup de couteau.

Le sabre suit le même chemin. Faute de guerre, il faut bien vérifier quelque chose : c’est là qu’apparaissent le shinai de bambou et l’armure d’entraînement, qui rendent l’assaut libre possible. Nous avons raconté ailleurs comment cette invention a sauvé l’escrime japonaise au moment où elle perdait son usage.

De la technique à la voie

Le vocabulaire enregistre le basculement. On passe du bujutsu, les techniques guerrières, au budō, la voie martiale. Le suffixe change parce que la finalité change : on ne prépare plus un homme à tuer, on prétend le former.

Ce glissement s’achève après Meiji. Kanō choisit jūdō plutôt que jūjutsu en 1882. Funakoshi ajoute le même caractère au karaté dans les années 1930. Le kenjutsu devient kendo vers 1920. À chaque fois, un art qui a perdu son emploi se redéfinit comme un moyen d’éducation.

Ce que les samouraïs nous ont transmis, ce ne sont pas des coups. C’est l’idée qu’une pratique physique puisse s’écrire, se graduer et se transmettre hors de la famille.

L’héritage réel

Regardons ce qui subsiste concrètement dans un club français un mardi soir.

Le kata, forme fixée que l’on répète à deux, vient directement des écoles d’Edo, qui n’avaient que ce moyen pour travailler des techniques trop dangereuses. La transmission par documents et par autorisation, où le maître délivre un droit d’enseigner, a donné les grades. L’étiquette du dojo prolonge celle des salles de sabre. Et le rapport au professeur, cette relation longue qui ne se résume pas à un abonnement, en descend aussi.

Quelques écoles anciennes, les koryū, transmettent encore des techniques d’armure, dont la Katori Shintō-ryū fondée au XVe siècle. Elles sont rares, discrètes, et n’ont aucune ambition sportive. Ce sont elles, et non le judo ou le karaté, qui gardent la matière d’origine.

Et ce qu’il faut cesser de raconter

Reste le folklore, abondant. Le samouraï serait mort mille fois avant de combattre, aurait vécu selon un code immuable, aurait considéré son sabre comme son âme.

Ces formules existent, elles sont même belles, mais elles sont pour l’essentiel des textes de la paix d’Edo ou des relectures du XXe siècle, quand le Japon a eu besoin d’une mythologie nationale. Les commander à un guerrier du XVIe siècle serait aussi étrange que de demander à un chevalier de Crécy ce qu’il pense de la courtoisie amoureuse.

La vérité est moins spectaculaire et plus intéressante. Une caste devenue inutile a passé deux siècles et demi à mettre au propre ce qu’elle savait faire. C’est de ce classement, et non de la guerre, que sortent les arts martiaux d’aujourd’hui.