Aucune discipline n’essuie autant de sarcasmes que l’aïkido. Depuis que les tournois sans catégorie ont mis les styles à l’épreuve les uns des autres, la question revient sous une forme brutale : est-ce que ça marche ? Elle mérite une réponse, mais elle mérite d’abord d’être posée correctement.
Un homme, deux maîtres, une rupture
Morihei Ueshiba, né en 1883 à Tanabe, n’a rien du sage éthéré des photographies tardives. C’est un homme robuste, ancien soldat, qui passe vingt ans à collectionner les écoles avant de fonder la sienne. L’essentiel lui vient du Daitō-ryū aiki-jūjutsu, qu’il apprend à partir de 1915 auprès de Sokaku Takeda, technicien redoutable et homme difficile.
La seconde influence est d’un tout autre ordre. Ueshiba adhère à l’Ōmoto-kyō, mouvement religieux dirigé par Onisaburō Deguchi, et le suit jusqu’en Mongolie en 1924, dans une expédition qui finit devant un peloton d’exécution auquel les deux hommes échappent de justesse. De cette dualité naît sa position singulière : un technicien de haut niveau qui décide, en cours de route, que la finalité de son art n’est pas de vaincre.
Le nom d’aïkidō ne s’impose qu’au début des années 1940. Ce qu’on pratiquait avant, sous le nom d’aiki-budō, était nettement plus dur que ce que ses élèves d’après-guerre ont transmis. Les témoignages concordent sur ce point : il y a plusieurs Ueshiba, et l’on choisit rarement le même.
Ce que l’aïkido étudie réellement
Réduit à sa mécanique, l’aïkido travaille une question précise : que faire du contact quand on refuse de s’opposer de front. Deux réponses structurent tout le reste. Irimi, entrer, aller vers l’attaque en se plaçant hors de sa ligne. Tenkan, tourner, laisser passer la force en pivotant autour d’un axe.
Formulé ainsi, c’est le sujet du kuzushi, abordé par un autre bout. Là où le judo prend l’instant de déséquilibre pour projeter, l’aïkido cherche à installer un angle où l’adversaire n’a plus de structure. La différence tient moins au principe qu’à ce qu’on en fait ensuite.
Le problème, nommé
Voici la difficulté, et il n’y a pas de raison de la contourner. La plupart des écoles d’aïkido s’entraînent sur une attaque annoncée, exécutée par un partenaire qui a pour rôle de chuter. Ce mode d’étude permet de travailler des techniques dangereuses pour les articulations sans blesser personne. Il a aussi un effet dont on parle moins : il n’offre aucune vérification.
C’est exactement le problème que Kanō avait résolu soixante ans plus tôt en retirant du randori ce qui casse, afin de pouvoir tout le reste à pleine intensité. L’aïkido a fait le choix inverse : garder les techniques, renoncer à la résistance. Un art peut vivre ainsi, mais il perd le droit de se dire éprouvé, et ses pratiquants les plus lucides le savent depuis longtemps.
Une pratique sans opposition ne devient pas fausse. Elle devient invérifiable, ce qui est un autre problème et parfois un problème pire.
Une branche a tenté de refermer cet écart. Kenji Tomiki, élève de Ueshiba et de Kanō, gradé dans les deux disciplines, a introduit une forme de compétition avec un couteau en mousse et des règles d’assaut. La tentative a fait scandale dans le milieu et reste minoritaire. Elle a le mérite de proposer une réponse au lieu d’une justification.
Ce qu’il faut lui reconnaître
Reste que l’aïkido a conservé et transmis un corpus de jūjutsu que le judo sportif avait laissé de côté : clés de poignet, contrôles debout, immobilisations, travail contre plusieurs adversaires, et une culture de la chute qui n’a pas d’équivalent. Beaucoup de pratiquants d’autres disciplines découvrent tard que savoir tomber est une compétence à part entière.
Il a aussi posé sérieusement une question que le reste des arts martiaux préfère souvent éviter : à quoi sert de s’entraîner quand on n’a aucune intention de se battre. Ueshiba y répondait par masakatsu agatsu, la vraie victoire est la victoire sur soi. On peut trouver la formule commode. On peut aussi constater qu’elle décrit assez bien ce que cherchent la plupart des gens qui poussent la porte d’un dojo un mardi soir.
L’erreur serait de vendre l’aïkido comme une méthode de combat éprouvée : il ne l’est pas, et le prétendre expose ceux qui y croient. L’erreur symétrique serait de le juger uniquement à cette aune, comme si une pratique corporelle ne pouvait avoir d’autre valeur que son rendement en cage.




