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Technique, 4 min

Le kuzushi n’est pas un mouvement, c’est un instant

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Dans la plupart des clubs, on présente le kuzushi comme la première étape d’une projection : on déséquilibre, on place, on projette. La formule est commode et elle produit des générations de pratiquants qui tirent sur une manche en attendant qu’il se passe quelque chose.

Le mot dit autre chose. 崩し vient de kuzureru, s’effondrer, s’écrouler. Ce n’est pas un geste qu’on exécute, c’est un état dans lequel l’autre se trouve. On ne fait pas un kuzushi. On en trouve un, ou on en fabrique les conditions.

Ce qui tient debout

Un corps debout tient par une condition simple : sa projection au sol reste à l’intérieur du polygone dessiné par ses appuis. Sortez cette projection du polygone, et il n’y a plus de station debout, seulement une chute en cours que les jambes tentent de rattraper.

D’où deux voies, et deux seulement. Déplacer le centre : c’est ce qu’on fait en tirant, en poussant, en tournant. Ou déplacer les appuis : balayage, blocage de cheville, fauchage. Les meilleures actions font les deux dans le même temps, ce qui explique pourquoi un o-soto-gari réussi paraît instantané alors qu’un o-soto-gari raté paraît long.

Le judo décrit huit directions de déséquilibre, l’avant, l’arrière, les côtés et les diagonales. Cette rose des vents n’est pas un catalogue de gestes : c’est une carte des sorties possibles. Chaque technique de projection est une réponse à une direction. Se tromper de direction, c’est appliquer une bonne technique au mauvais moment, ce qui revient à porter quelqu’un.

Le déséquilibre appartient à celui qui bouge

Voici le point que la présentation en trois étapes escamote. Un adversaire immobile et solide est difficile à déséquilibrer, parce qu’il n’a aucune raison de sortir de ses appuis. Un adversaire qui se déplace est déjà, à chaque pas, en déséquilibre momentané : entre deux appuis, son centre est hors du polygone, et il ne tient que par ce qui va suivre.

On ne déséquilibre pas quelqu’un. On l’attrape pendant qu’il l’est déjà.

C’est pour cette raison que le travail de déplacement, le tai-sabaki, n’est pas un échauffement mais l’essentiel du sujet. Faire marcher l’autre, choisir la direction dans laquelle il marche, et arriver au moment où son pied est en l’air : voilà le vrai contenu de ce qu’on appelle kuzushi.

D’où la conséquence contre-intuitive : le déséquilibre le plus fiable se prépare en reculant. Celui qui avance vers vous a déjà consenti à sortir de ses appuis.

Provoquer plutôt qu’attendre

Attendre l’instant favorable est une stratégie honnête mais lente. On peut le provoquer, et les moyens sont peu nombreux.

La réaction : on attaque dans une direction pour obtenir la poussée inverse, et on projette dans celle-ci. C’est le principe des enchaînements. La rupture de rythme : on impose une cadence, puis on l’abandonne, et l’adversaire continue une demi-seconde sur l’ancienne. La contrainte de posture : les saisies ne servent pas à tenir mais à interdire, en fermant une direction pour ne laisser qu’une sortie, celle qu’on a préparée.

Le même principe, sans debout

On dit parfois que le kuzushi est une affaire de judo, et qu’au sol la question ne se pose plus. C’est l’inverse : elle se pose davantage, parce que les appuis sont plus nombreux et plus faciles à retirer.

Un passage de garde qui force ne fonctionne que sur plus faible que soi. Un passage de garde qui déplace d’abord les hanches, oblige l’autre à poser une main pour se rattraper, puis exploite cette main occupée, fonctionne sur plus fort. En lutte, le principe porte le nom de level change et la logique est identique : casser la base avant de prendre les jambes.

La percussion obéit à la même règle sous un autre nom. Le clinch de muay-thaï ne cherche pas à tirer la tête vers le bas par la seule force du cou, il fait tourner l’adversaire pour lui prendre un appui, et le genou arrive sur un corps qui n’a plus de base pour l’encaisser.

Ce que cela change à l’entraînement

Si le kuzushi est un instant et non un geste, alors répéter mille fois une entrée sur un partenaire immobile entretient une illusion. Ce que le corps doit apprendre, c’est la reconnaissance : sentir que l’appui vient de se vider, et partir sans délibérer.

Un exercice suffit à le tester. En randori léger, interdisez-vous toute projection et contentez-vous d’annoncer à voix haute chaque fois que vous sentez l’autre en déséquilibre. Deux choses apparaissent : ces instants sont bien plus fréquents qu’on ne le croyait, et ils durent bien moins longtemps qu’on ne l’espérait.

C’est tout le sujet. La force sert à profiter d’un déséquilibre. Elle ne sert presque jamais à le créer.