Il n’y a pas un silat, il y en a des centaines. Chaque île de l’archipel indonésien, presque chaque vallée, a eu sa manière de se battre, ses maîtres, ses pas et sa musique. Le pencak silat est le nom qu’une nation jeune a donné à cette multitude pour en faire un art commun, puis un sport, puis un patrimoine de l’humanité.
Deux mots pour un même monde
Silat est le terme collectif qui désigne les arts de combat du monde malais, de Sumatra à la péninsule. Son origine exacte reste incertaine. Pencak viendrait plutôt de l’ouest de Java, où le mot penca désigne l’art du mouvement. On a longtemps opposé les deux : le pencak serait la forme, le geste dansé, et le silat l’application, le combat réel. La distinction est commode, sans être universelle.
L’expression pencak silat, elle, a une date de naissance : 1948. Cette année-là, alors que l’Indonésie se bat encore pour son indépendance, une association nationale, l’IPSI, est fondée pour réunir sous une même administration des écoles qui ne se connaissaient pas toujours. Le nom composé est un choix politique : il dit l’unité d’un pays fait de milliers d’îles.
Des origines entre histoire et légende
Comme souvent, les récits d’origine en disent plus sur ceux qui les racontent que sur les faits. On rattache le silat aux grands royaumes de l’archipel, Srivijaya à Sumatra, Majapahit à Java, et à des héros mythiques comme Aji Saka. Ces filiations sont belles et à peu près invérifiables. Ce qui est établi est plus modeste : des traditions martiales locales très anciennes, transmises de maître à élève, souvent liées à des rites d’initiation et à des pratiques spirituelles.
L’époque coloniale y ajoute une couche. Pour les autorités néerlandaises, les jago, ces champions de quartier experts en combat, sont des fauteurs de troubles. Pour la population, certains deviennent des héros. Au XIXe siècle, Si Pitung, à Batavia, l’actuelle Jakarta, entre dans la légende comme une sorte de Robin des bois. Le silat est aussi, pendant la lutte pour l’indépendance, un savoir de résistance.
Un art qui danse et qui frappe
Le pencak silat se reconnaît à ses déplacements bas, ses esquives qui enroulent l’attaque, ses balayages et ses projections. Il frappe des mains, des coudes, des pieds et des genoux, et beaucoup d’écoles enseignent aussi les armes de l’archipel : le kriss, la machette, le bâton. Mais il a une autre face, que les arts de combat occidentaux ont perdue : il se montre en musique.
Dans de nombreuses régions, les démonstrations se font au son des tambours et des gongs, lors des mariages, des fêtes et des cérémonies. Le geste y devient spectacle, et parfois prouesse : sauts acrobatiques, démonstrations d’endurance, traversées d’obstacles enflammés.

Cette double nature se retrouve dans la compétition moderne, qui distingue le combat, tanding, des épreuves de formes, jugées comme une figure imposée : seul, tunggal, à deux, ganda, en équipe, regu. Comme au karaté avec ses kata, on peut y devenir champion sans avoir porté un seul coup.
De l’archipel au monde
Le 11 mars 1980, à Jakarta, quatre pays fondent la fédération internationale, PERSILAT : l’Indonésie, la Malaisie, Singapour et Brunei. Deux ans plus tard, en 1982, Jakarta accueille le premier championnat du monde, avec sept nations. Le pencak silat entre aux Jeux d’Asie du Sud-Est en 1987, puis aux Jeux asiatiques en 2018, chaque fois en Indonésie.
Sa diffusion en Europe passe d’abord par les Pays-Bas. Les Indo-Néerlandais, nés du métissage colonial, ont emporté le silat avec eux en quittant l’Indonésie après l’indépendance, et l’ont enseigné sur place. Ce n’est pas un hasard si le championnat du monde de 1990 s’est tenu à La Haye.
En décembre 2019, réuni à Bogota, le comité de l’UNESCO inscrit les traditions du pencak silat sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. La reconnaissance porte moins sur le sport que sur ce qu’il transmet : des valeurs, des rites, des musiques, une manière de vivre ensemble.
Les références mondiales
Pour le grand public, le pencak silat a des visages de cinéma. En 2009, le réalisateur gallois Gareth Evans tourne Merantau en Indonésie avec un jeune pratiquant, Iko Uwais. Deux ans plus tard, The Raid fait le tour du monde : un immeuble, une équipe de policiers, et des combats d’une précision rarement vue à l’écran. Yayan Ruhian, qui y règle les affrontements avec Iko Uwais, s’impose comme l’une des grandes figures de la discipline.
Hollywood suit. En 2019, Yayan Ruhian et Cecep Arif Rahman affrontent le héros de John Wick, Parabellum dans l’un des combats du film. Le silat, longtemps confidentiel hors d’Asie du Sud-Est, devient d’un coup reconnaissable.
Les vraies références, pourtant, sont ailleurs : dans les centaines d’écoles, les perguruan, qui transmettent chacune leur style, et dans les fédérations nationales qui ont fait d’un patrimoine dispersé un sport international, avec ses règles et ses championnats.
Les références françaises
En France, le pionnier se nomme Tuan Raban. Selon les écoles qui se réclament de lui, il introduit le silat dans le pays en 1978. En 1989, il participe avec Arief Suryana à la création d’un comité européen, et la presse le présente en 1990 comme le président de la fédération française.
Ses élèves sont les premiers à briller. Au championnat du monde de 1987, en Malaisie, deux Français montent sur le podium : Boris Kratschmar en combat et Mariel Kavos en formes. Pour une discipline arrivée en France moins de dix ans plus tôt, c’est un exploit.
En 1994 naît l’Association France Pencak Silat, sous le parrainage de la fédération internationale. Eric Chatelier, présenté comme l’un de ses pionniers, en est l’une des figures : double médaillé aux championnats du monde et champion d’Europe. Aujourd’hui, la discipline est aussi pratiquée sous l’égide de la Fédération française de karaté et disciplines associées, et la France organise ses propres championnats.
La France a enfin une référence d’un autre ordre, savante. Jean-Marc de Grave, anthropologue à Aix-Marseille Université, consacre depuis les années 1990 ses recherches aux arts martiaux indonésiens. Son livre de 2001 sur trois écoles martiales javanaises, et son étude de 2009 sur la genèse du pencak silat moderne, ont montré comment un ensemble de pratiques rituelles et locales a été standardisé au service d’un projet national. Il a codirigé en 2016 un ouvrage international sur le pencak silat et sa musique.
Le pencak silat n’a pas été découvert, il a été rassemblé. Le nom est né en 1948, l’art est bien plus ancien, et c’est dans cet écart que tient toute son histoire.
Une dernière précaution. Les dates françaises citées ici viennent pour l’essentiel des associations et des écoles concernées, qui écrivent leur propre histoire. Elles sont cohérentes entre elles ; aucune source indépendante n’en a encore fait le récit complet.
Chronologie
- XIXe siècle Les jago de Batavia, dont Si Pitung, entrent dans la légende.
- 1948 Fondation de l’IPSI. Le nom de pencak silat est adopté pour unifier les écoles.
- 1978 Tuan Raban introduit le silat en France.
- 1980 Naissance de PERSILAT, la fédération internationale, le 11 mars à Jakarta.
- 1982 Premier championnat du monde, à Jakarta, avec sept nations.
- 1987 Entrée aux Jeux d’Asie du Sud-Est. Deux Français sur le podium mondial.
- 1989 Création d’un comité européen.
- 1990 Championnat du monde à La Haye.
- 1994 Naissance de l’Association France Pencak Silat.
- 2001 Jean-Marc de Grave publie son étude de trois écoles martiales javanaises.
- 2009 Merantau, premier film de Gareth Evans avec Iko Uwais.
- 2011 The Raid révèle le silat au public mondial.
- 2018 Entrée aux Jeux asiatiques, organisés en Indonésie.
- 2019 Inscription au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.
Visuel : démonstration de pencak silat lors d’un défilé en Indonésie. Photographie : Irhanz, sous licence CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons. Notre recadrage est diffusé sous la même licence.




