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Disciplines, 7 min

Le ninjutsu, d’un savoir de l’ombre à un art martial

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Le mot ninjutsu désigne deux choses qu’il faut séparer avant de parler de l’une ou de l’autre. Un savoir historique, celui des shinobi de l’époque des provinces en guerre, consigné dans des traités du XVIIe siècle. Et un art martial moderne, enseigné dans des dojos du monde entier depuis les années 1970. Ce qui relie les deux est précisément la question qui fâche.

Ce que disent les traités

Le plus complet s’appelle le Bansenshūkai, 萬川集海, « dix mille rivières se rassemblent dans la mer ». Fujibayashi Yasutake le compile en 1676 à partir de ce que savent encore les familles d’Iga et de Kōga. Le titre dit le projet : réunir des savoirs dispersés avant qu’ils ne se perdent.

Qui l’ouvre en espérant un manuel de combat sera déçu. Le traité commence par l’état d’esprit et la droiture, se poursuit par le commandement, puis consacre l’essentiel de ses pages au renseignement. Il distingue l’infiltration à découvert, yōnin, où l’on entre sous une fausse identité, et l’infiltration cachée, innin, où l’on entre sans être vu. Viennent ensuite les outils pour grimper, franchir l’eau, faire du feu ou de la fumée, et un long chapitre sur le ciel.

Page manuscrite du Bansenshūkai, avec un diagramme circulaire des marées et du cycle lunaire
Le diagramme des marées du Bansenshūkai. Choisir son heure comptait autant que savoir se battre : marées, lune et météo décident d’une traversée ou d’une approche de nuit. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Car le shinobi choisit son moment. Le traité enseigne à lire les marées, la course de la lune, les signes du temps, pour savoir quand une rivière se franchit et quand une nuit sera assez noire. Il enseigne aussi à écrire sans être lu.

Page manuscrite présentant en colonnes des caractères composés servant d’alphabet chiffré
Le shinobi iroha, l’alphabet chiffré du Bansenshūkai : chaque syllabe y est remplacée par un caractère fabriqué de toutes pièces, que seul l’initié sait lire. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Le second grand texte, le Shōninki, rédigé en 1681 par Natori Masatake, insiste davantage encore sur la psychologie : observer les gens, deviner leurs faiblesses, savoir parler et savoir se taire. Le shinobi qu’il décrit ressemble moins à un combattant qu’à un agent de renseignement.

Un savoir, pas une école de combat

Le point est essentiel et souvent oublié. Le shinobi historique était d’abord un guerrier. Il savait se battre comme se battaient les guerriers de son temps, au sabre, à la lance, à l’arc, et ces techniques s’apprenaient dans les écoles ordinaires. Son savoir propre était ailleurs : dans l’art de ne pas avoir à se battre.

Il n’a donc jamais existé, à notre connaissance, de « ninjutsu » au sens d’une méthode de combat à mains nues propre aux ninjas. L’art martial qui porte ce nom aujourd’hui est une construction du XXe siècle. Ce n’est pas un reproche : le judo et l’aïkido le sont aussi. C’en est la description.

Les hommes qui ont fait le passage

Au XXe siècle, quelques personnages se présentent comme les héritiers des anciennes familles. Le plus célèbre de son vivant est Fujita Seiko, né en 1898, mort en 1966, qui se dit dépositaire de la branche Wada du Kōga-ryū. On le surnomme le dernier ninja. Dans son autobiographie, parue en 1958, il écrit qu’il n’a enseigné son art à personne et qu’il ne le transmettra pas.

L’autre lignée, celle qui va essaimer, passe par Takamatsu Toshitsugu, né en 1889 près de Kobe et mort en 1972 à Nara. Formé enfant par son grand-père, Toda Shinryūken, il hérite de plusieurs écoles, dont trois se réclament du ninjutsu. Sa vie, telle qu’il l’a racontée, est un roman : des années en Chine, des combats, un surnom de « tigre de Mongolie ». Les historiens n’ont pas pu vérifier ces récits.

À la fin des années 1950, un jeune homme de Noda, près de Tokyo, devient son élève. Il s’appelle Masaaki Hatsumi. Pendant quinze ans, il fait le voyage jusqu’à Nara pour s’entraîner auprès de lui. À la mort de Takamatsu, en 1972, il reçoit la direction de ses neuf écoles et fonde le Bujinkan, 武神館, la « maison du guerrier divin ». Nous lui consacrons un article à part.

Ce qu’on pratique au Bujinkan

Des neuf écoles réunies par Hatsumi, trois sont présentées comme des écoles de ninjutsu, dont Togakure-ryū ; les six autres sont des écoles de combat de guerriers, proches du jūjutsu. L’ensemble est enseigné sous le nom de budō taijutsu, l’art martial par le corps.

On y apprend à chuter et à rouler, à se déplacer, à frapper, à luxer, à projeter, puis à manier des armes : bâton long et court, sabre, chaîne, lames de jet. Il n’y a pas de compétition. Les grades vont jusqu’au quinzième dan, et le passage du cinquième est resté célèbre : le candidat, assis, les yeux fermés, doit esquiver un coup de sabre de bambou porté dans son dos, au moment où il le sent venir. C’est à ce grade qu’on devient shidōshi, enseignant reconnu.

Dans les années 1970, l’Américain Stephen K. Hayes ouvre l’un des premiers dojos hors du Japon et publie des livres qui vont nourrir, la décennie suivante, une véritable mode. D’anciens élèves de Hatsumi fondent ensuite leurs propres organisations : le Genbukan de Tanemura Shōtō en 1984, le Jinenkan de Manaka Fumio en 1996.

La question de l’authenticité

Le Bugei Ryūha Daijiten est l’ouvrage de référence japonais sur les écoles martiales anciennes. Dans ses éditions de 1963, 1969 et 1978, il met en doute la généalogie de Togakure-ryū présentée par Takamatsu. Il y relève des embellissements, des personnages vieillis pour faire paraître l’école plus ancienne, et juge en 1969 que cette généalogie a été assemblée récemment, à la faveur de la mode des récits de ninjas qui a suivi l’ère Taishō.

L’école revendique une fondation au XIIe siècle. Aucun document antérieur à Takamatsu ne permet de le vérifier, et les pratiquants invoquent souvent la perte d’archives pendant la guerre. Des historiens occidentaux des arts martiaux anciens, comme Karl Friday, ont posé la question sans détour : le ninjutsu moderne est-il une école ancienne, au sens où l’entendent les Japonais ?

Le débat a une autre voix, inattendue. Kawakami Jinichi, né en 1949, se présente comme le vingt et unième chef de la famille Ban de Kōga. Directeur honoraire du musée du ninja d’Iga, nommé en 2011 à l’université de Mie pour y étudier le ninjutsu, il a annoncé en 2012 qu’il ne désignerait pas de successeur. Son argument est simple : nous avons aujourd’hui des armes à feu, internet et une bien meilleure médecine, et cet art n’a plus sa place. Ses propres revendications, il faut le dire, ne sont pas davantage vérifiables que les autres.

Qu’une école soit moins ancienne qu’elle ne le dit ne rend pas son enseignement faux. Cela oblige seulement à le présenter pour ce qu’il est.

Le ninjutsu, entre dojo et parc à thème

Au Japon même, le ninjutsu est devenu une affaire de patrimoine et de tourisme. Iga et Kōka proposent des stages d’une journée, costume compris, où l’on apprend à lancer un shuriken et à marcher sans bruit. Ce n’est pas de l’art martial, et personne ne le prétend. C’est la manière dont deux régions rurales vivent aujourd’hui de leur légende.

Quatre visiteuses en costume noir de ninja posent en riant devant les érables d’automne, à Kōka
Stage d’une journée au village ninja de Kōka. Photographie : go.biwako, sous licence CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons. Notre version redimensionnée est diffusée sous la même licence.

Le ninjutsu des dojos est autre chose : une discipline exigeante, souple, sans compétition, qui a ses pratiquants fidèles sur tous les continents. Ses écoles sont sans doute moins vieilles que leurs généalogies. Ce qu’elles enseignent, en revanche, se juge sur le tatami, comme pour toutes les autres.

Chronologie

  • 1676 Fujibayashi Yasutake compile le Bansenshūkai, somme des savoirs d’Iga et de Kōga.
  • 1681 Natori Masatake rédige le Shōninki.
  • 1889 Naissance de Takamatsu Toshitsugu.
  • 1898 Naissance de Fujita Seiko, futur « dernier ninja ».
  • 1958 Fujita Seiko publie son autobiographie. Vers la même époque, Masaaki Hatsumi devient l’élève de Takamatsu.
  • 1963 Le Bugei Ryūha Daijiten met en doute la généalogie de Togakure-ryū. Il le répète en 1969 et 1978.
  • 1966 Mort de Fujita Seiko, sans héritier désigné.
  • 1972 Mort de Takamatsu. Hatsumi fonde le Bujinkan.
  • Années 1970 Stephen K. Hayes ouvre l’un des premiers dojos hors du Japon, aux États-Unis.
  • 1984 Tanemura Shōtō fonde le Genbukan.
  • 1996 Manaka Fumio fonde le Jinenkan.
  • 2011 Kawakami Jinichi rejoint l’université de Mie pour étudier le ninjutsu.
  • 2012 Kawakami annonce qu’il ne désignera pas de successeur.
  • 2017 L’université de Mie ouvre son centre international de recherche sur les ninjas.
  • 2019 Hatsumi désigne les successeurs de ses neuf écoles.

Visuel : les volumes du Bansenshūkai exposés au Shinobi no sato, à Kōka. Photographie : Motokoka, sous licence CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons. Notre recadrage est diffusé sous la même licence.