En juillet 1976, un Français de vingt-cinq ans rentre de Tokyo avec un 4e dan et sept ans d’entraînement quotidien au Hombu Dojo de l’Aikikai. Il s’installe à Vincennes et y ouvre une salle. Un demi-siècle plus tard, une grande partie de l’aïkido français descend de cette adresse.
Un enfant du tatami
Christian Tissier, né à Paris en 1951, commence l’aïkido en 1962, à onze ans, auprès de Jean-Claude Tavernier. Il devient ensuite l’élève de Mutsuro Nakazono, qui lui remet son 2e dan avant son départ.
En 1969, à dix-huit ans, il part pour le Japon. Il ne s’agit pas d’un stage : il reste sept ans au Hombu Dojo, le siège mondial de la discipline, à une époque où très peu d’Occidentaux s’y installent durablement. Il y suit notamment Seigo Yamaguchi, dont le travail fluide marquera durablement son propre aïkido, ainsi que Kisaburo Osawa et le deuxième doshu, Kisshōmaru Ueshiba, fils du fondateur.
Ce détail de parcours compte pour comprendre la suite. Tissier ne rapporte pas une méthode apprise en stages, il rapporte une pratique acquise sur place, dans la langue, dans la durée, auprès de ceux qui la faisaient.
Vincennes, une fabrique de professeurs
Le Cercle Christian Tissier, ouvert à son retour, n’est pas resté un club parmi d’autres. Il est devenu le lieu où s’est formée une bonne part des enseignants français de la discipline, et la plupart des délégués techniques de la fédération.
C’est un modèle assez rare en France, où l’enseignement des arts martiaux se disperse d’ordinaire entre des centaines de petites associations municipales. Un centre dense, ouvert largement dans la semaine, où l’on croise plusieurs disciplines et plusieurs niveaux sur les mêmes tatamis, produit autre chose qu’un cours de deux heures le mardi.
Un club forme des pratiquants. Un dojo qui dure forme des professeurs, et ce sont eux qui font une discipline nationale.
Les grades, et ce qu’ils disent
La progression se lit comme une chronique des relations entre la France et le Japon. L’Aikikai lui décerne le 5e dan en 1981, le 6e en 1986. Le 7e dan français arrive en 1997 ; le 7e dan de l’Aikikai lui est remis en janvier 1998 par Kisshōmaru Ueshiba en personne, chez lui, en présence de son fils et futur successeur Moriteru.
Le 9 janvier 2016, lors de la cérémonie du Kagamibiraki à Tokyo, il reçoit le 8e dan Aikikai des mains du doshu Moriteru Ueshiba, aux côtés de Tsuruzo Miyamoto et Jiro Kimura. Les sources concordent pour en faire le seul aïkidoka non japonais à avoir reçu ce grade de l’Aikikai de Tokyo.
On peut hausser les épaules devant une numérotation de ceintures. Elle dit pourtant quelque chose de précis : une école japonaise, réputée avare de ses grades élevés, a reconnu qu’un étranger enseignait sa discipline au niveau de ses propres shihan.
Ce que cela change au débat
Nous avons écrit ailleurs, sans détour, ce qu’on peut reprocher à l’aïkido comme méthode de combat : une pratique sans opposition réelle ne devient pas fausse, elle devient invérifiable.
L’existence d’une école comme celle-ci ne répond pas à cette objection, et il serait malhonnête de prétendre le contraire. Elle déplace en revanche une autre question, celle de la transmission. Une discipline qui produit pendant cinquante ans des enseignants formés au même endroit, avec les mêmes exigences techniques, tient sur autre chose que sur la réputation d’un homme.
C’est d’ailleurs la leçon que Kanō avait tirée bien avant : ce qui survit à un fondateur n’est ni son palmarès ni son charisme, c’est une méthode que d’autres savent enseigner à leur tour.
Les grades et les dates cités ici proviennent des biographies publiées par le Cercle Tissier et par des sources spécialisées ; signalez-nous toute inexactitude.


