Commençons par ce qui gêne : la lutte gréco-romaine n’a rien de grec ni de romain. C’est une invention française du XIXe siècle, qui s’est donné une antiquité comme on se donne une particule.
Un soldat, des foires, une règle
Vers le milieu du siècle, un ancien soldat français, Jean Exbrayat, promène ses combats de foire en foire. Il impose à ses adversaires une contrainte simple : pas de prise sous la ceinture, et pas de croc-en-jambe. Il appelle cela la lutte à mains plates.
La raison est d’abord commerciale. Les prises de jambes traînent au sol, s’enlisent et ennuient le public. En les interdisant, on obtient des combats debout, spectaculaires, où l’on soulève et où l’on jette.
Le nom prestigieux vient ensuite, attribué à l’Italien Basilio Bartoletti, qui parle de lutte gréco-romaine pour rattacher cette nouveauté au prestige de l’Antiquité. L’argument marketing fonctionne au-delà de toute espérance : la discipline entre aux premiers Jeux modernes, à Athènes en 1896, précisément parce qu’elle passe pour antique.
Une règle inventée pour plaire aux badauds d’une foire est devenue, en cinquante ans, le symbole olympique de la lutte antique.
Ce que l’interdiction fabrique
Le principe qu’on retrouve partout se vérifie ici : le règlement ne cadre pas la pratique, il la fabrique. Privé des jambes, le lutteur gréco-romain n’a plus que le buste, et il en tire tout.
D’où la place immense du contrôle de la ceinture et du corps à corps serré, où l’on cherche à décoller l’adversaire du sol. D’où, surtout, le suplex, ce geste où l’on soulève un homme de cent kilos et où l’on part en arrière pour le faire tourner. Aucune autre lutte n’a poussé aussi loin ce répertoire.
Les morphologies suivent. Le gréco-romain de haut niveau développe un dos, une nuque et une chaîne postérieure hors normes, parce que c’est là que tout se joue.
Deux luttes, un même mot
Le programme olympique distingue la gréco-romaine et la lutte libre, où les jambes sont autorisées, en attaque comme en défense. Ce sont deux sports différents malgré le nom commun.
La lutte libre a nourri le MMA de façon évidente : le double leg, cette pénétration sur les deux jambes, y est un geste fondamental. La gréco-romaine, elle, a fourni autre chose de moins visible mais tout aussi décisif : le combat au corps à corps debout, le travail contre la cage, l’art de ne pas se laisser décoller.
Un combattant qui vient de la gréco-romaine ne saura peut-être pas prendre les jambes. Il saura en revanche empêcher qu’on lui prenne le buste, et cela se voit tout de suite.
Une leçon de méthode
Nous racontons cette histoire de nom parce qu’elle est instructive. Beaucoup de disciplines se sont bâti une ancienneté après coup : le karaté d’Okinawa et son interdiction des armes, le sambo et sa synthèse des luttes populaires, le jiu-jitsu et sa transmission fondatrice. À chaque fois, un récit d’origine sert à légitimer une pratique récente.
Il n’y a pas de honte à cela, et la lutte gréco-romaine n’est pas moins exigeante d’être née en 1848 plutôt qu’à Olympie. Mais il vaut mieux le savoir, ne serait-ce que pour ne pas se laisser raconter n’importe quoi la prochaine fois.




