Le ninjutsu arrive en France au milieu des années 1980, par une poignée de pratiquants qui font le voyage de Noda, au Japon, pour s’entraîner auprès de Masaaki Hatsumi. Il y est aujourd’hui enseigné dans de nombreux clubs. Entre les deux, un dojo de Vincennes et un homme, Arnaud Cousergue, ont joué un rôle central.
Michel Coquet, le pionnier du budo ancien
L’histoire commence un peu avant le ninjutsu, avec un homme qui regardait vers le Japon ancien quand la France ne connaissait guère que le judo sportif. Michel Coquet, né en 1944, enseigne le sabre de la Tenshin Shōden Katori Shintō-ryū, l’une des plus anciennes écoles de sabre du Japon. Il en devient instructeur officiel, kyōshi, en 2002, avant de se retirer en 2004.
Auteur d’une quarantaine de livres, il écrit sur le budo, dont Budo, l’esprit des arts martiaux en 2003, mais aussi sur l’Inde, le yoga et les spiritualités d’Orient. Pour lui, l’art martial est d’abord une voie de maîtrise de soi, non un sport.
Il faut être précis sur son rôle. Les sources disponibles ne le montrent pas enseignant le ninjutsu. Il est le pionnier d’une génération de pratiquants français tournés vers les écoles anciennes, et c’est l’un de ses élèves qui va rapporter le ninjutsu du Japon.
Sylvain Guintard, le passeur
Sylvain Guintard pratique les arts martiaux depuis 1975. Il passe par le kung-fu, puis, à vingt ans, étudie le sabre pendant deux ans auprès de Michel Coquet. Il commence ensuite à se rendre régulièrement au Japon, pour étudier à la fois les écoles anciennes et le ninpō taijutsu de Masaaki Hatsumi.
En 1985, il lance le Bujinkan France. Quatre ans plus tard, en 1989, déjà huitième dan et responsable du Bujinkan pour la France, il prend son indépendance vis-à-vis de l’organisation de Hatsumi. Il part vivre au Japon, où il réside jusqu’en 2001, et se consacre aux écoles anciennes, notamment à l’art de la chaîne auprès de maître Nawa Yumio. Il a depuis publié plusieurs livres sur les arts martiaux japonais.
Arnaud Cousergue, du judo au Bujinkan
Arnaud Cousergue naît en 1959 à Casablanca. Il commence par le judo en 1969 et obtient sa ceinture noire en 1979, puis prépare un diplôme d’enseignant de judo en parallèle d’études de commerce international. Lors d’un MBA en Californie, il découvre le jūjutsu ancien, le yawara. De retour en France, il est officier instructeur au 1er régiment d’infanterie de marine.
En 1984, Sylvain Guintard lui fait découvrir le ninjutsu. Il fait partie du noyau qui lance le Bujinkan France l’année suivante. En 1987, plusieurs clubs parisiens ouvrent, dont celui du PUC à la Cité universitaire. En 1989, il obtient le cinquième dan, et avec lui le titre de shidōshi, enseignant reconnu.
Après le départ de Guintard, c’est lui qui prend la direction du Bujinkan France, en 1990. Deux ans plus tard, le dojo s’installe à Vincennes et prend le nom de Kuma Dōjō, le dojo de l’ours.

Vincennes, porte d’entrée de Hatsumi en France
Le Kuma Dōjō organise avec Masaaki Hatsumi deux grands stages internationaux, les taikai, en 1993 et en 1997, à l’époque où le maître enseignait encore hors du Japon. Pour beaucoup de pratiquants français, ce sont de rares occasions de le voir enseigner sans faire le voyage.
Arnaud Cousergue, lui, fait le voyage. Selon sa biographie, il se rend au Japon plusieurs fois par an pour s’entraîner auprès de Hatsumi, participe à plus de quarante taikai et anime une vingtaine de stages par an à travers le monde. Il reçoit le quinzième dan, jūgodan, le plus haut grade du Bujinkan, en 2004, puis plusieurs diplômes honorifiques, et le titre de Dai Shihan, grand maître enseignant, en 2014.
Il écrit aussi, en anglais : The Spirit of Movement, en 2014, réflexion sur ce que signifie être un véritable élève, et Bujinkan Chronicles, en 2017, qui rassemble ses textes sur ses séjours au Japon entre 2008 et 2010.
Le Bujinkan ne s’apprend pas par correspondance. Pendant trente ans, la référence française a été celui qui faisait le voyage, puis le racontait.
Le paysage français aujourd’hui
Le Bujinkan France n’est plus seul. D’autres enseignants français ont reçu le titre de Dai Shihan, comme Laïd Bouadjadja en 2018 ou Jean-François Beaudart, qui enseigne depuis 1988. D’anciens élèves de Hatsumi ont aussi fondé leurs propres écoles, indépendantes du Bujinkan.
Une précaution s’impose en lisant tout ce qui précède. Les grades du Bujinkan sont délivrés par l’organisation japonaise elle-même, en dehors du système fédéral français, et l’essentiel des dates citées ici vient des biographies publiées par les dojos concernés. Elles sont précises et cohérentes entre elles ; elles n’ont pas pour autant été vérifiées par une source indépendante. C’est le cas de presque toute l’histoire récente du ninjutsu, en France comme ailleurs.
Reste un fait : depuis 1990, le dojo de Vincennes est le point fixe de cette discipline en France, et Arnaud Cousergue celui qui l’a tenu. C’est la définition la plus simple d’une référence.
Chronologie
- 1944 Naissance de Michel Coquet.
- 1959 Naissance d’Arnaud Cousergue à Casablanca.
- 1969 Cousergue commence le judo.
- 1975 Sylvain Guintard commence les arts martiaux ; il étudiera le sabre auprès de Michel Coquet.
- 1979 Cousergue obtient sa ceinture noire de judo.
- 1984 Guintard fait découvrir le ninjutsu à Cousergue.
- 1985 Naissance du Bujinkan France, lancé par Sylvain Guintard.
- 1987 Ouverture de plusieurs clubs parisiens.
- 1989 Cousergue devient shidōshi, cinquième dan. Guintard quitte l’organisation de Hatsumi et part vivre au Japon.
- 1990 Cousergue prend la direction du Bujinkan France.
- 1992 Installation à Vincennes : naissance du Kuma Dōjō.
- 1993 Premier taikai international avec Masaaki Hatsumi.
- 1997 Second taikai avec Hatsumi.
- 2004 Cousergue reçoit le quinzième dan.
- 2014 Titre de Dai Shihan. Parution de The Spirit of Movement.
- 2017 Parution de Bujinkan Chronicles.
- 2018 Laïd Bouadjadja devient à son tour Dai Shihan.
Visuel : ChokeNami, d’après le nom du Bujinkan en caractères japonais.




