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Histoire, 6 min

Masaaki Hatsumi, la référence mondiale du ninjutsu

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Sans lui, le ninjutsu serait resté une curiosité japonaise, quelques noms dans des traités et des romans. Masaaki Hatsumi en a fait une discipline enseignée sur tous les continents, avec ses dojos, ses grades et ses pèlerinages à Noda. Le portrait honnête d’un tel homme doit tenir deux choses à la fois : l’ampleur de ce qu’il a bâti, et les doutes sérieux qui pèsent sur l’ancienneté de ce qu’il a reçu.

Un rebouteux de Noda

Il naît le 2 décembre 1931 à Noda, dans la préfecture de Chiba, au nord-est de Tokyo. Son nom, 初見良昭, se lit à l’état civil Yoshiaki ; c’est sous une autre lecture des mêmes caractères, Masaaki, qu’il deviendra célèbre.

Après l’université, il exerce comme seikotsu-shi, rebouteux, un métier traditionnel japonais de soin des os et des articulations, très lié au monde du judo. Ce détail compte : toute sa vie, son enseignement parlera du corps comme d’une mécanique qu’on connaît de l’intérieur, et de la blessure comme de quelque chose qu’on évite plus qu’on ne l’inflige.

Quinze ans d’apprentissage

À vingt-six ans, à la fin des années 1950, il rencontre celui qui va décider de sa vie : Takamatsu Toshitsugu, vieil homme installé dans la région de Nara, héritier de plusieurs écoles martiales anciennes. Hatsumi devient son élève. Pendant quinze ans, il traverse régulièrement le pays pour s’entraîner auprès de lui et de sa famille.

Takamatsu meurt le 2 avril 1972, après avoir transmis à son élève la direction de ses écoles. Hatsumi devient le trente-quatrième sōke, grand maître, de Togakure-ryū, et le chef de huit autres écoles. La même année, il fonde à Noda le Bujinkan, 武神館, la « maison du guerrier divin », qui réunit l’ensemble sous le nom de budō taijutsu.

Ouvrir la porte au monde

Le geste décisif est celui-là : Hatsumi accepte des élèves étrangers. Dans les années 1970, l’Américain Stephen K. Hayes vient s’entraîner à Noda, puis ouvre un dojo aux États-Unis et publie des livres qui feront découvrir la discipline à un large public. D’autres suivent, d’Europe, d’Israël, d’Amérique latine.

À partir des années 1980, c’est Hatsumi lui-même qui voyage. Il donne à l’étranger de grands stages internationaux, les taikai, qui rassemblent des pratiquants venus de nombreux pays. Le dojo de Vincennes en organise deux avec lui, en 1993 et en 1997, comme nous le racontons dans notre portrait d’Arnaud Cousergue.

Masaaki Hatsumi, assis en tenue sombre, remet un diplôme à un élève dans un dojo dont les murs portent des armes de bois
Masaaki Hatsumi, à gauche, remet un diplôme d’enseignant à Shihan Iglesia, du Bujinkan argentin, dans son dojo. Photographie : Bujinkan Argentina, sous licence CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le Bujinkan devient l’une des organisations martiales japonaises les plus internationales qui soient. Le revers est connu : un réseau aussi vaste, avec des grades délivrés par un seul homme, produit inévitablement des écarts de niveau d’un dojo à l’autre, et des débats récurrents, parmi les pratiquants eux-mêmes, sur la valeur des grades.

Un enseignement qui refuse la forme fixe

Hatsumi enseigne d’une façon qui déroute ceux qui viennent du judo ou du karaté. Les écoles anciennes ont leurs techniques codifiées, et il les transmet. Mais à mesure que les années passent, il insiste de moins en moins sur la forme et de plus en plus sur ce qu’elle permet : bouger juste, au bon moment, sans plan préétabli, en s’adaptant à ce que fait l’autre.

Ses démonstrations de vieil homme, qui semblent ne rien faire et désarment pourtant des partenaires bien plus jeunes, sont devenues un objet de fascination et de débat. Pour ses élèves, c’est l’aboutissement d’une vie de pratique. Pour ses critiques, c’est un enseignement si libre qu’il devient impossible à transmettre ou à évaluer.

Les techniques sont la porte d’entrée. Ce qu’il voulait transmettre se trouvait derrière, et c’est la partie qui ne s’écrit pas.

L’auteur, l’artiste, l’acteur

Hatsumi publie beaucoup, au Japon comme en anglais. Parmi ses livres traduits : Essence of Ninjutsu en 1988, The Way of the Ninja en 2004, Japanese Sword Fighting en 2006, Unarmed Fighting Techniques of the Samurai en 2008, The Essence of Budo en 2011, The Complete Ninja en 2014. Il peint et calligraphie aussi, abondamment.

Il prête même son visage à la télévision. En 1988 et 1989, dans la série Sekai Ninja Sen Jiraiya, il joue le mentor du héros, un vieux maître présenté comme le trente-quatrième grand maître de Togakure-ryū, soit son propre titre. Le nom de la série reprend celui de Jiraiya, le ninja magicien des estampes du XIXe siècle : la boucle entre la légende et l’art martial est bouclée.

Les distinctions suivent. Le magazine américain Black Belt le nomme instructeur de l’année en 1986 ; il reçoit au Japon un prix culturel international en 2000, puis divers hommages à l’étranger.

Les doutes sur la lignée

Il faut en parler, car c’est la question qui revient toujours. Le Bugei Ryūha Daijiten, dictionnaire de référence des écoles martiales japonaises, conteste dès 1963 la généalogie de Togakure-ryū telle que Takamatsu l’a présentée. L’édition de 1969 la juge assemblée récemment par Takamatsu lui-même ; celle de 1978 parle d’embellissements, de personnages vieillis pour donner à l’école plus d’ancienneté qu’elle n’en a.

Aucun document indépendant, antérieur à Takamatsu, ne vient établir l’existence de cette école au XIIe siècle comme elle le revendique. Ce débat porte sur les généalogies, non sur Hatsumi, qui a transmis ce qu’il avait reçu. Il porte encore moins sur la valeur de ce qu’on pratique au Bujinkan, qui se mesure au dojo et non dans les archives.

La transmission

Autour de son quatre-vingt-huitième anniversaire, en décembre 2019, Hatsumi annonce qui lui succède à la tête de ses écoles. Togakure-ryū revient à Tsutsui Takumi ; les autres écoles sont confiées à d’autres élèves japonais de longue date. Il se retire ensuite de l’enseignement actif.

Photo de groupe en plein air : des pratiquants en dōgi noir du Bujinkan et d’autres en dōgi blanc, armes à la main
Démonstration commune à la fête des récoltes de Colonia Okinawa, colonie japonaise de Bolivie, en août 2011 ; le Bujinkan bolivien porte le dōgi noir. L’héritage de Hatsumi se mesure aussi là, à l’autre bout du monde. Photographie : 普頭, sous licence CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons. Notre version redimensionnée est diffusée sous la même licence.

Son œuvre est singulière : un art martial moderne, assemblé à partir d’écoles dont l’âge reste discuté, enseigné avec une liberté qui en a désarçonné plus d’un, et pratiqué aujourd’hui de Noda à Vincennes et de Vincennes à la Bolivie. C’est à ce titre, et pas à un autre, qu’il est la référence mondiale de la discipline.

Chronologie

  • 1889 Naissance de Takamatsu Toshitsugu, son futur maître.
  • 1931 Naissance de Masaaki Hatsumi à Noda, le 2 décembre.
  • Fin des années 1950 Il devient l’élève de Takamatsu, pour quinze ans.
  • 1963 Le Bugei Ryūha Daijiten met en doute la généalogie de Togakure-ryū.
  • 1972 Mort de Takamatsu. Hatsumi, trente-quatrième grand maître, fonde le Bujinkan.
  • Années 1970 Premiers élèves étrangers, dont Stephen K. Hayes.
  • 1986 Instructeur de l’année du magazine Black Belt.
  • 1988 Parution d’Essence of Ninjutsu. Il joue dans la série Sekai Ninja Sen Jiraiya.
  • 1993 Premier taikai international organisé avec lui par le dojo de Vincennes.
  • 1997 Second taikai avec le dojo de Vincennes.
  • 2000 Prix culturel international au Japon.
  • 2014 Parution de The Complete Ninja.
  • 2019 Il désigne ses successeurs ; Togakure-ryū revient à Tsutsui Takumi.

Visuel : ChokeNami, d’après le nom de Masaaki Hatsumi en caractères japonais.