Un mardi soir à Cergy, dans un gymnase municipal partagé avec le basket, une vingtaine de personnes comptent jusqu’à dix en japonais. Aucune ne parle japonais. Aucune n’ira jamais au Japon. Et la plupart prononcent de travers des mots dont elles ignorent le sens.
Cela peut passer pour du folklore. C’est plus intéressant que cela.
L’argument qui tient
Le vocabulaire japonais est une langue commune. Un judoka français et un judoka brésilien qui ne partagent pas trois mots d’anglais savent tous deux ce qu’est un seoi-nage, et ils peuvent travailler ensemble en dix secondes.
Cette monnaie d’échange n’est pas une coquetterie : elle est la raison pour laquelle un stage international fonctionne. Traduisez tout en français, et votre club devient compréhensible à Cergy et nulle part ailleurs.
La précision compte aussi. Le japonais technique nomme des choses que le français ne nomme pas. Il faudrait une phrase entière pour dire kuzushi, l’instant où la structure de l’autre cède, et deux pour zanshin, cette vigilance qui ne retombe pas après l’action. Un mot vaut mieux qu’une périphrase répétée cent fois par séance.
L’expérience Kawaishi
Le plus beau contre-exemple est français, et il est peu connu.
Quand Mikinosuke Kawaishi structure le judo en France à partir des années 1930, il fait un choix inverse de celui qu’on connaît aujourd’hui : il numérote les techniques. Première technique de hanche, troisième technique d’épaule, et ainsi de suite, en français, par famille.
Sa logique est pédagogique et cohérente avec son autre invention, les ceintures de couleur : il s’adresse à des adultes occidentaux pressés, et il supprime tout ce qui ralentit. Un élève n’a pas à mémoriser une langue étrangère pour apprendre à projeter.
La méthode a formé des générations de judokas français. Puis elle a été abandonnée au profit des noms japonais, à mesure que le judo s’internationalisait et que les Français se mettaient à voyager. Le système numéroté, efficace en vase clos, devenait un dialecte.
Kawaishi avait raison pour son époque et tort pour la nôtre. C’est le sort ordinaire des bonnes idées pédagogiques.
Ce qui ne tient pas
Reste la part qu’il faut bien appeler du décorum, et la distinguer honnêtement du reste.
Compter jusqu’à dix pendant l’échauffement n’a aucune utilité technique. Aucune. C’est un rituel d’appartenance, ce qui est une fonction respectable, mais il faut l’appeler par son nom plutôt que de lui inventer une vertu.
Il y a aussi les mots déformés par transmission orale, répétés de professeur en élève sans que personne ne vérifie, jusqu’à devenir méconnaissables. Et les formules d’étiquette prononcées sans qu’un seul pratiquant sur vingt sache ce qu’elles signifient, ce qui rend difficile de les prononcer avec le sérieux qu’on leur prête.
Le pire cas n’est pas l’ignorance mais l’ésotérisme : le vocabulaire employé comme barrière, pour marquer qui est du sérail. Un professeur qui ne traduit jamais rien n’enseigne pas une tradition, il protège une position.
La règle que nous proposons
Elle tient en une ligne. On garde le mot japonais quand il nomme quelque chose que le français ne nomme pas, et on l’explique une fois pour toutes.
Seoi-nage, kuzushi, ukemi, shime-waza : ces mots travaillent, ils désignent précisément, et aucun équivalent français ne ferait mieux. On les garde, et on dit ce qu’ils veulent dire.
Le reste, les comptages, les formules d’usage, les traductions approximatives de notions morales, relève du rituel. Ce n’est pas une raison de le supprimer. C’en est une de cesser de prétendre qu’il s’agit de technique.
C’est aussi, accessoirement, la ligne éditoriale de ce site : garder ce qui sert, nommer ce qui relève du récit, et ne pas confondre les deux.




