Demandez à n’importe qui de décrire un pratiquant d’arts martiaux : il y aura une ceinture noire dans la réponse. C’est le symbole le plus universellement reconnu de ces disciplines. Il a environ cent quarante ans, et une bonne part de ce qu’on en raconte est faux.
Un emprunt au jeu de go
Le système des dan ne vient pas des arts martiaux. Il vient du go, où il servait depuis le XVIIe siècle à classer les joueurs et à calculer les handicaps entre forces inégales.
Kanō Jigorō, qui cherchait justement à rendre la progression lisible et graduée, l’emprunte pour le judo. Les premiers dan sont attribués dès 1883, l’année qui suit la fondation du Kōdōkan. Les kyū, pour les élèves, complètent l’échelle par le bas.
La ceinture noire comme objet arrive après, vers le milieu des années 1880. Et le judogi lui-même, tel que nous le connaissons, n’est fixé que vers 1907. L’image la plus célèbre du judo est donc plus récente que le judo.
La légende de la ceinture qui noircit
Une histoire circule partout, répétée dans les salles et sur les affiches : autrefois, les pratiquants recevaient une ceinture blanche qu’il était interdit de laver. Avec les années, la sueur et la terre l’auraient assombrie jusqu’au noir, et la couleur aurait ainsi mesuré l’ancienneté.
C’est une invention moderne, et elle ne résiste pas à l’examen. Les documents du Kōdōkan montrent un système de grades décidé administrativement, pas une couleur acquise par usure. Une ceinture de coton sale ne devient d’ailleurs pas noire : elle devient grise et elle pourrit.
La légende est belle parce qu’elle flatte une idée qui nous plaît, celle d’un mérite accumulé sans jury ni paperasse. La réalité est plus prosaïque : un professeur décide, et il l’écrit.
Quand un récit sur les arts martiaux est trop joli pour être vérifié, il a généralement été écrit pour ne pas l’être.
Les couleurs sont françaises
Voici le point que peu de pratiquants français connaissent, et qui devrait les intéresser. L’échelle des ceintures de couleur, jaune, orange, verte, bleue, marron, n’est pas japonaise. Elle a été mise au point en Europe.
On l’attribue à Mikinosuke Kawaishi, le judoka japonais qui enseigne en France à partir des années 1930 et qui structure la discipline dans ce pays. Devant des élèves occidentaux adultes, peu enclins à patienter des années entre deux repères visibles, il multiplie les échelons intermédiaires et leur donne une couleur.
Le dispositif fonctionne si bien qu’il revient ensuite vers le Japon et se répand dans le monde entier, y compris dans des disciplines qui n’ont rien à voir avec le judo. Un aménagement pédagogique conçu pour des Français des années 1930 est devenu la norme mondiale des arts martiaux.
Ce que shodan veut dire
Le premier dan se dit shodan. Le caractère initial ne signifie pas premier au sens d’une victoire, mais commencement, début, le départ d’une série.
La formule que répètent les professeurs, selon laquelle la ceinture noire est le début et non la fin, n’est donc pas une consolation inventée pour les candidats recalés. C’est la traduction littérale du mot.
Il reste que l’objet a pris une place démesurée. Des pratiquants arrêtent une fois la ceinture obtenue, l’ayant confondue avec une ligne d’arrivée. Des écoles la distribuent vite pour retenir leurs adhérents. Et quelques disciplines ont inflationné leurs grades au point que le repère ne dit plus grand-chose.
Kanō n’avait pas prévu cela. Il voulait un instrument de mesure, et nous en avons fait un trophée.




