Dans toutes les luttes du monde, se retrouver sur le dos signifie avoir perdu. Une seule discipline a décidé d’en faire une position de travail. Ce choix a l’air d’un détail de règlement ; il a redessiné le combat au sol pour tout le monde.
L’idée, en une phrase
La garde consiste à placer ses jambes entre soi et l’adversaire, et à s’en servir comme d’une paire de bras supplémentaires. On contrôle sa distance, on l’empêche d’avancer, on attaque depuis le dessous.
Formulé ainsi, cela paraît évident. Cela ne l’était pas : une lutte sénégalaise, une bökh mongole ou une gréco-romaine n’ont aucune raison d’inventer la garde, puisque chez elles le dos au sol met fin au combat. La garde suppose un règlement qui laisse le temps de travailler par terre.
Pourquoi elle naît là
Le jūjutsu japonais connaissait déjà le combat sur le dos, et le judo des débuts y passait bien plus de temps que le judo sportif d’aujourd’hui. Mais c’est au Brésil que la garde devient un système, pour une raison que nous avons racontée à propos d’Hélio Gracie : un pratiquant plus léger que ses partenaires cherche les solutions qui ne coûtent rien.
Sous l’adversaire, le poids compte moins. Les jambes, plus fortes que les bras de n’importe qui, font le travail. Et le temps joue pour celui qui sait attendre.
Une famille, pas une position
Parler de « la » garde est trompeur. Il y en a autant que de façons d’occuper l’espace entre deux corps.
La garde fermée, jambes croisées dans le dos, est la plus sûre et la plus lente : on y tient l’adversaire, on l’empêche de passer, mais lui non plus ne vous lâche pas. Les gardes ouvertes, où les pieds et les tibias servent d’appuis mobiles, sont plus offensives et bien plus fragiles. La demi-garde, longtemps considérée comme une position de survie, est devenue chez certains un terrain d’attaque à part entière.
Ce foisonnement dit quelque chose : la garde n’est pas une technique qu’on apprend, c’est un domaine où l’on passe des années.
Être dessous cesse d’être un accident à corriger pour devenir un terrain qu’on a choisi. Toute la différence tient dans ce mot, choisi.
L’objection, qu’il faut entendre
Reste qu’une garde suppose des conditions, et il serait malhonnête de les taire.
Elle suppose que personne ne frappe. Sous les coups, la garde fermée garde une valeur défensive mais cesse d’être confortable, et les gardes ouvertes deviennent franchement coûteuses. Elle suppose aussi un sol praticable et un seul adversaire.
Le MMA l’a montré en deux temps. D’abord en 1993, quand la garde surprend des combattants qui n’en avaient jamais vu. Puis quelques années plus tard, quand les lutteurs apprennent simplement à ne pas suivre au sol, et que la question se déplace.
Le débat du tirage de garde
Dans le jiu-jitsu sportif contemporain, beaucoup de compétiteurs s’assoient volontairement pour installer leur garde plutôt que de chercher la projection. La pratique est efficace sous le barème en vigueur, et elle agace une partie du milieu.
Le reproche n’est pas sans fondement : une discipline qui descend du judo a perdu, en une génération, presque tout son jeu debout. Mais le reproche se trompe de responsable. Personne ne triche. Les compétiteurs font ce que le règlement récompense, comme partout et comme toujours.
Si l’on veut qu’ils projettent, il faut que projeter rapporte. C’est une affaire de barème, pas de morale.




