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Disciplines, 3 min

Kırkpınar, la lutte à l’huile

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Chaque été, près d’Édirne, dans la Thrace turque, des centaines d’hommes enduits d’huile d’olive s’affrontent sur un pré. Le tournoi de Kırkpınar se réclame d’une continuité depuis le milieu du XIVe siècle, ce qui en ferait l’une des plus anciennes compétitions sportives encore disputées au monde.

Quarante hommes, quarante sources

Le récit d’origine est fixé. Une troupe de guerriers ottomans, en campagne, s’arrête pour lutter. Deux hommes s’affrontent si longtemps qu’ils en meurent d’épuisement, et sont enterrés sur place. À l’endroit de leur tombe jaillissent des sources. Le lieu prend le nom de Kırkpınar, les quarante sources.

Comme tout récit fondateur, celui-ci mérite d’être donné pour ce qu’il est. La date de 1346 souvent avancée, et l’idée d’une tenue ininterrompue depuis, relèvent d’une tradition plus que d’archives continues. Ce qui est solidement établi, c’est l’ancienneté considérable de la pratique et son inscription au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO en 2010.

Le pantalon et l’huile

Le lutteur, le pehlivan, porte le kispet, un pantalon de cuir épais taillé sur mesure, serré aux chevilles et lacé à la taille. Ce vêtement pèse lourd, coûte cher, et se transmet parfois.

Puis vient l’huile, versée en abondance sur tout le corps. Elle transforme complètement le problème technique. Aucune prise ne tient : un bras saisi glisse, une ceinture cédée s’échappe. La seule saisie réellement solide est celle du kispet lui-même, dont on attrape la ceinture ou l’intérieur, y compris par le haut du pantalon, ce qui donne à cette lutte son allure si particulière.

L’huile impose aussi la durée. Comme on ne peut pas contrôler durablement, il faut épuiser. Les combats de haut niveau se jouent sur la résistance autant que sur la technique, et le format historique, sans limite de temps, produisait des affrontements interminables. Des durées maximales ont été introduites au XXe siècle pour rendre le tournoi praticable.

Retirez l’adhérence, et la lutte cesse d’être une affaire de prises pour devenir une affaire de souffle.

Le cérémonial

Avant l’engagement, un annonceur, le cazgır, présente les lutteurs en vers, invoque les champions du passé et lance la rencontre. Les hommes exécutent alors le peşrev, une marche rituelle où l’on frappe le sol et les genoux avant de se saluer.

La hiérarchie est claire et se gagne sur le pré. La catégorie reine s’appelle başpehlivan, le chef des lutteurs, et son titulaire devient une figure nationale. Un homme qui l’emporte trois années de suite gagne définitivement la ceinture d’or.

Ce que cette lutte apprend aux autres

Il serait facile de ranger le yağlı güreş au rayon des curiosités touristiques. Ce serait une erreur d’observation.

Un grappler moderne qui regarde ces combats reconnaît des problèmes qu’il connaît bien. Contrôler un adversaire qui glisse, c’est exactement la difficulté du combat sans kimono, poussée à l’extrême. Gérer un effort sans fin sous une prise instable, c’est le quotidien de qui lutte sans limite de temps. La Turquie a d’ailleurs, en lutte olympique, une tradition parmi les plus fournies au monde, et ce n’est pas sans rapport.

Une lutte traditionnelle n’est jamais un folklore. C’est un laboratoire qui a tourné pendant des siècles sur une contrainte que personne d’autre ne s’était donnée.