Il existe au Brésil deux façons de gagner un combat au sol, nées à quelques kilomètres l’une de l’autre, et qui se sont détestées pendant soixante ans. L’une porte un kimono et s’est exportée dans le monde entier. L’autre combat torse nu et reste, hors du Brésil, une affaire de spécialistes.
Tatu, ou le sol sans kimono
La luta livre, littéralement le combat libre, se forme à Rio dans les années 1920 et 1930 autour d’Euclydes Hatem, surnommé Tatu, le tatou. Le matériau vient du catch as catch can anglo-saxon et du jūjutsu japonais arrivé par les mêmes bateaux que celui des Gracie, mais le choix de départ diffère : on travaille sans veste.
Ce détail vestimentaire commande tout le reste. Sans kimono, aucune saisie de tissu, donc aucun contrôle par le col ou la manche, donc aucun étranglement à la veste. Il faut tenir par le corps, ce qui privilégie les crochets, la pression du poids, le contrôle des hanches. Et comme le haut du corps offre moins de prises, l’attention descend vers les jambes.
La luta livre a donc développé tôt un jeu de clés de jambes que le jiu-jitsu de compétition a longtemps considéré comme dangereux, mal élevé, ou les deux. C’est le même mécanisme que celui qui a produit les spécialistes de jambes du sambo : une contrainte de règlement fabrique une école.
Une rivalité qui n’était pas que technique
L’opposition avec le jiu-jitsu a une dimension sociale que les résumés techniques escamotent. Le kimono coûte cher, les académies de jiu-jitsu se sont installées dans les quartiers aisés de la zone sud de Rio, tandis que la luta livre s’est enracinée plus au nord, dans des salles où l’on venait s’entraîner en short parce que c’est ce qu’on avait.
Les décennies suivantes empilent les défis, les bagarres de plage et les règlements de comptes. Le point d’orgue arrive en 1991 avec un affrontement par équipes, très médiatisé, que le jiu-jitsu remporte nettement. La luta livre ne s’en relève pas en termes d’image, au moment précis où le jiu-jitsu s’apprête à conquérir le monde.
Cette rivalité a fait plus pour le niveau technique brésilien que n’importe quel programme fédéral. Elle a aussi coûté à la luta livre la place qu’elle méritait.
La suite lui donne pourtant raison sur le fond. Quand le MMA impose le combat sans veste, tout ce que la luta livre travaillait depuis toujours redevient central. Des combattants issus de cette école, comme Marco Ruas ou Pedro Rizzo, s’imposent dans les premières années des tournois internationaux.
Flávio Peroba Santiago, le passeur
En France, la discipline a un nom, et un seul au commencement. Flávio Peroba Santiago commence la luta livre au Brésil en 1994, auprès de Mestre Brunocilla. Il s’installe en France en 2001 et entreprend d’y implanter une pratique que personne n’enseigne, dans un pays où le jiu-jitsu brésilien occupe déjà le terrain et où le MMA est illégal.
Le résultat se lit dans la liste de ceux qu’il a formés ou accompagnés : Cheick Kongo, qui fera une longue carrière internationale en MMA, mais aussi Johnny Frachey, Mathieu Husson, Kassim Annan, Nayeb Hezam. Des champions de grappling comme des combattants de MMA, à une époque où les deux mondes se côtoyaient dans les mêmes salles faute d’avoir chacun les leurs.
Son apport ne tient pas à un palmarès personnel. Il tient à ce qu’il a fait exister : une filière technique complète, sans kimono, à un moment où le grappling français n’en avait pas.
Nicolas Renier, la démonstration par la compétition
Nicolas Renier apprend la luta livre auprès de Flávio Santiago, puis auprès des frères Nogueira. Il est désigné grappler français de l’année en 2007. En 2009, il fonde sa propre structure, NRFight, et devient la même année champion d’Europe et champion du monde.
Ce que Peroba avait apporté comme pratique, Renier l’a validé sur le tapis international, ce qui n’est pas la même chose et compte tout autant. Une discipline importée reste une curiosité tant que personne ne gagne avec. À partir du moment où un Français formé en France gagne à l’étranger, l’argument devient difficile à contourner.
Le duo décrit assez bien la mécanique de toute implantation réussie : quelqu’un apporte, quelqu’un prouve, et la troisième génération n’a plus besoin de justifier son existence.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Le mot luta livre s’entend moins qu’avant en Europe, largement absorbé par le terme générique de grappling, plus commode pour les fédérations et les compétitions. C’est une perte de nom plus qu’une perte de substance : le jeu de jambes, la pression sans saisie de tissu, le refus du confort de la veste continuent d’irriguer ce qui se pratique dans les salles françaises.
Beaucoup de pratiquants aujourd’hui en short sur un tapis ignorent qu’ils font des gestes venus du nord de Rio, transmis par un Brésilien arrivé en France en 2001. Ce n’est pas grave. Mais cela vaut la peine d’être écrit quelque part.
Les éléments concernant Flávio Peroba Santiago et Nicolas Renier proviennent de sources publiques françaises consacrées à la discipline. Si vous avez pratiqué dans ces salles et que quelque chose vous paraît inexact ou incomplet, écrivez-nous.




