Le mot ne parle pas de sport. Dōjō, 道場, désigne le lieu de la voie. Il vient du vocabulaire bouddhiste, où il nommait l’endroit de l’éveil, avant d’être emprunté par les écoles de combat. Une salle d’entraînement japonaise n’a donc jamais été pensée comme un gymnase, et cela se voit dans sa disposition.
Une salle qui a un haut et un bas
Un dojo traditionnel est orienté. Un côté, le kamiza, fait office de place d’honneur : on y trouve souvent une calligraphie, parfois un petit autel, le portrait du fondateur. Face à lui, le shimoza, où se rangent les élèves les moins gradés. Les deux flancs ont eux aussi leur nom et leur usage.
Cette géographie n’est pas décorative, elle organise la séance : où l’on s’aligne, dans quel ordre, qui salue qui et dans quel sens. Un pratiquant occidental qui découvre un dojo japonais met souvent quelques jours à comprendre qu’il ne s’agit pas de déférence mais de circulation. Dans une salle où soixante personnes se déplacent en projetant, il faut bien que chacun sache où se tenir.
Le salut à l’entrée obéit à la même logique. On ne salue pas un professeur, on salue le lieu, et on le refait en sortant, y compris quand il est vide.
Le sol fait la discipline
Ce qu’on foule détermine ce qu’on peut faire. Un dojo de kendo a un parquet posé sur lambourdes, souple, qui rend au pied l’énergie du fumikomi, ce claquement du talon qui accompagne la frappe. Sur un tatami, le même geste n’existe pas.
Le tatami de judo n’a lui-même presque plus rien du tatami domestique en paille de riz, remplacé depuis longtemps par des mousses à densité contrôlée. Le changement paraît technique. Il ne l’est pas : une surface qui absorbe davantage autorise des chutes plus violentes, donc des projections plus engagées, donc un judo différent. Le matériel a modifié la pratique aussi sûrement que les règlements.
On croit choisir un revêtement. On choisit en réalité quelles techniques resteront possibles dans dix ans.
Trois lieux, trois époques
Le Kōdōkan de Tokyo, fondé par Kanō Jigorō en 1882 dans une salle prêtée par un temple, occupe aujourd’hui un immeuble de plusieurs étages avec des centaines de tatamis. Il reste le siège mondial du judo et le passage obligé de qui veut comprendre d’où vient la discipline.
Le Butokuden de Kyoto, bâti à la toute fin du XIXe siècle pour le Dai Nippon Butoku Kai, appartient à une autre logique : celle d’un État qui décide de rassembler et d’administrer les arts martiaux. Son architecture de bois, imposante, dit exactement cela.
Le Nippon Budōkan, enfin, est construit pour les Jeux de Tokyo en 1964, année où le judo entre au programme olympique. Sa forme évoque un pavillon octogonal traditionnel, mais c’est une salle de quatorze mille places.
Deux ans après son inauguration, il accueille un concert des Beatles. L’épisode fait scandale : des voix s’élèvent contre l’usage d’un lieu dédié au budō pour de la musique populaire, et le bâtiment est protégé par un important dispositif policier. Le Budōkan est depuis devenu une salle de concert de référence. On peut y voir un reniement. On peut aussi y lire ce que devient un art martial quand il cesse d’être une préparation au combat pour devenir un patrimoine.
Vivre dedans
Le dojo a longtemps été un lieu d’habitation autant que d’entraînement. L’uchi-deshi, l’élève de l’intérieur, y logeait, y faisait le ménage, ouvrait la salle et la fermait, et recevait en échange un enseignement que personne n’aurait songé à facturer à l’heure.
Ce système a formé la plupart des maîtres du XXe siècle, y compris les étrangers venus s’y soumettre. Il a aussi produit des abus dont on parle davantage aujourd’hui. Il subsiste ici et là, très réduit, concurrencé par des formats plus courts et plus payants.
Ce que le club de quartier en a gardé
La plupart des clubs français s’entraînent dans un gymnase municipal partagé avec le basket, dont on déroule les tatamis le mardi soir pour les ranger à vingt-deux heures. L’orientation, la calligraphie, le sol pensé pour une discipline : rien de tout cela n’est possible.
Ce qui survit tient à peu de chose, et c’est l’essentiel : on retire ses chaussures, on s’aligne, on salue avant et après, on nettoie la surface. Ces gestes paraissent folkloriques à qui les regarde de l’extérieur. Ils font pourtant exactement ce que faisait la géographie du dojo japonais, à savoir transformer une salle quelconque en un endroit où l’on a accepté des règles avant d’entrer.
Un dojo n’est pas un bâtiment. C’est un accord, et il tient debout dans un gymnase prêté.




