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Samouraïs, 8 min

Les ninjas, entre archives et légende

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Le ninja est le personnage le plus célèbre du Japon féodal, et l’un des moins documentés. Ce que les archives en disent tient en quelques dizaines de pages. Ce que l’on croit en savoir remplit des bibliothèques, des salles de cinéma et des rayons de jouets. Démêler les deux ne lui enlève rien : l’histoire vraie est plus étrange que la légende.

Un mot avant d’être un personnage

Les deux noms s’écrivent avec les mêmes caractères, 忍者. Lus à la japonaise, ils donnent shinobi no mono, abrégé en shinobi ; lus à la chinoise, ninja. C’est la première lecture qu’emploient les textes anciens. La seconde ne s’impose qu’au XXe siècle, avec les romans et le cinéma.

Le caractère 忍 réunit un cœur et une lame. Il veut dire endurer, se retenir, et par extension se dérober aux regards. Le mot existe dès le VIIIe siècle dans le Man’yōshū, la grande anthologie poétique, mais dans ce sens ordinaire de discrétion. Il faut attendre le XIVe siècle et le Taiheiki, chronique des guerres de l’époque, pour lire qu’un shinobi très habile a mis le feu à un château ennemi.

Selon les régions et les époques, les textes parlent aussi de rappa ou de suppa. La diversité des noms dit déjà l’essentiel : il ne s’agit pas d’une confrérie unique, mais d’une fonction que l’on retrouve partout où l’on se fait la guerre.

Iga et Kōga, deux pays sans seigneur

Le XVe et le XVIe siècle sont l’époque des provinces en guerre. Après la guerre d’Ōnin, qui ravage Kyoto à partir de 1467, plus aucun pouvoir central ne tient le pays. Chaque seigneur se bat pour sa survie, et tous ont besoin de savoir ce que préparent les autres.

Deux territoires montagneux, à une journée de marche de la capitale, en font une spécialité. Iga, dans l’actuelle préfecture de Mie, et Kōga, prononcé aussi Kōka, dans celle de Shiga. Ils ont une particularité rare : pas de grand seigneur. Les petits propriétaires guerriers, les jizamurai, s’y gouvernent eux-mêmes par des ligues, les ikki, qui décident en assemblée et se défendent ensemble.

Ces hommes louent leurs compétences au-dehors : reconnaître un terrain, s’introduire dans une place, y mettre le feu, attaquer de nuit, rapporter ce qu’on a vu et entendu. Ce ne sont pas des assassins en cagoule. Ce sont des guerriers de la petite noblesse rurale, rompus à une guerre irrégulière que les grandes armées pratiquent mal.

La haute muraille de pierre du château d’Iga Ueno, au-dessus des douves, dans la verdure
La muraille du château d’Iga Ueno, élevée au début du XVIIe siècle, parmi les plus hautes du Japon. Le château est postérieur aux ligues d’Iga : il marque au contraire la reprise en main du pays. Photographie : MemColorLab, sous licence CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons. Notre version redimensionnée est diffusée sous la même licence.

La fin des ligues

L’indépendance d’Iga et de Kōga ne survit pas à la réunification du pays. Kōga passe sous l’autorité d’Oda Nobunaga dès 1574. Iga résiste : en 1579, un fils de Nobunaga, Oda Nobukatsu, l’attaque sans l’accord de son père et se fait battre.

Deux ans plus tard, en 1581, Nobunaga revient en personne avec une armée de plusieurs dizaines de milliers d’hommes, entrée par plusieurs passes à la fois. Les chiffres varient selon les sources, l’issue non : la ligue d’Iga est écrasée, ses places détruites, ses hommes tués ou dispersés. C’est la guerre de Tenshō Iga, du nom de l’ère.

L’année suivante, Nobunaga est assassiné à Kyoto. Tokugawa Ieyasu, qui se trouve alors près de la capitale avec une petite escorte, doit rentrer chez lui au plus vite. Il traverse Iga par les montagnes. La tradition veut que Hattori Hanzō, guerrier originaire d’Iga passé à son service, ait mobilisé les hommes du pays pour l’escorter.

Le récit est beau, et discuté. L’historien Fujita Tatsuo relève qu’il apparaît dans des documents bien postérieurs, rédigés à l’époque d’Edo par des familles d’Iga qui avaient tout intérêt à faire valoir leurs services. Les chercheurs de l’université de Mie attribuent plutôt le rôle décisif aux guerriers de Kōga. Quant à Hanzō lui-même, c’était un capitaine de lance, non le magicien des films.

Au service des Tokugawa

Devenu shōgun, Ieyasu n’oublie pas ceux qui l’ont aidé. Des hommes d’Iga et de Kōga entrent au service du gouvernement d’Edo, comme gardes, portiers, enquêteurs. Une porte du château d’Edo, l’actuel palais impérial de Tokyo, porte encore le nom de Hanzō, le Hanzōmon : ses hommes y étaient postés.

La dernière mention de shinobi à la guerre date de la révolte de Shimabara, en 1637 et 1638. Le shōgunat y emploie des hommes de Kōga pour reconnaître le château de Hara, tenu par les insurgés. Après cela, plus de guerre pendant plus de deux siècles. Le métier perd sa raison d’être.

On écrit un savoir quand il disparaît

Le paradoxe est connu des historiens : les grands traités sur les shinobi datent tous de la paix. Le Bansenshūkai, compilé en 1676 par Fujibayashi Yasutake, rassemble ce que savaient les familles d’Iga et de Kōga. Le Shōninki, rédigé en 1681 par Natori Masatake, samouraï au service d’une branche des Tokugawa, en livre une autre version.

Ces textes ne sont pas des carnets de terrain. Ce sont des mémoires, écrites par des hommes qui voulaient sauver un savoir menacé d’oubli, et parfois prouver à leur seigneur qu’il méritait encore d’être payé. Ils sont précieux, mais il faut les lire comme on lit le Dit des Heike : en sachant qu’ils racontent autant qu’ils décrivent.

Le costume noir vient du théâtre

Rien, dans les sources, ne décrit un uniforme noir intégral. Le shinobi cherche à passer inaperçu, et de jour, rien n’attire plus le regard qu’un homme masqué. Les traités recommandent au contraire le déguisement : moine, marchand, comédien ambulant. Pour opérer de nuit, des tons sombres suffisent.

Le noir vient de la scène. Au kabuki, les machinistes qui déplacent les décors à vue, les kuroko, sont vêtus de noir : par convention, le public fait comme s’ils n’existaient pas. Les auteurs ont habillé leurs ninjas de la même façon, pour dire au spectateur qu’il voyait un personnage invisible. La convention a quitté le théâtre pour l’estampe, puis l’estampe pour le monde entier.

Page du Hokusai Manga : des personnages en costume sombre escaladent une corde et s’affrontent
Katsushika Hokusai, Hokusai Manga, volume 6, 1817. En plein XIXe siècle, l’image du ninja escaladeur est déjà fixée. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Le XIXe siècle achève le travail. Jiraiya, héros d’un roman-feuilleton à succès, est un brigand magicien capable de se changer en crapaud géant. Il passe au kabuki, et les graveurs, Utagawa Kuniyoshi en tête, multiplient les portraits des acteurs qui l’incarnent. Le ninja n’est plus un espion : c’est un sorcier.

Du roman populaire au monde entier

Au Japon, une vague déferle à la fin des années 1950. Les romans de Yamada Fūtarō, le film Shinobi no mono en 1962, les mangas de Shirato Sanpei font du ninja un héros moderne, plus sombre, plus réaliste en apparence. C’est à ce moment que le mot ninja l’emporte définitivement.

L’Occident le découvre en 1967, dans On ne vit que deux fois : James Bond y visite une école de ninjas au Japon. Puis viennent les années 1980, une avalanche de films d’action, les Tortues Ninja en 1984, et l’ouverture des premiers dojos de ninjutsu en Amérique et en Europe. C’est l’histoire que racontent nos articles sur le ninjutsu et sur Masaaki Hatsumi.

Le ninja historique cherchait à ne pas être vu. Le ninja de légende ne vit que du regard qu’on pose sur lui.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Iga et Kōka vivent désormais de leur légende, avec un musée du ninja, des démonstrations et des costumes à louer. Mais l’université de Mie a fait le choix inverse : elle a ouvert en 2017 le premier centre de recherche consacré aux ninjas, et un master en 2018. Ses chercheurs collectent les archives des familles de la région, pour séparer enfin ce que l’on sait de ce que l’on aime croire.

Il en ressort un portrait plus modeste et plus intéressant. Le shinobi était un spécialiste du renseignement et de la guerre irrégulière, issu d’une petite noblesse rurale qui avait su rester libre plus longtemps que les autres. Il a disparu avec la paix. C’est son fantôme, vêtu de noir par un théâtre, qui a conquis le monde.

Chronologie

  • VIIIe siècle Le mot shinobi apparaît dans le Man’yōshū, au sens de discrétion.
  • XIVe siècle Le Taiheiki attribue à un shinobi l’incendie d’un château.
  • 1467 La guerre d’Ōnin ouvre un siècle de provinces en guerre. Iga et Kōga se gouvernent en ligues.
  • 1574 Kōga passe sous l’autorité d’Oda Nobunaga.
  • 1579 Iga repousse l’attaque d’Oda Nobukatsu.
  • 1581 Nobunaga écrase la ligue d’Iga : guerre de Tenshō Iga.
  • 1582 Après la mort de Nobunaga, Tokugawa Ieyasu traverse Iga pour regagner ses terres.
  • 1637-1638 Révolte de Shimabara, dernière mention de shinobi à la guerre.
  • 1676 Fujibayashi Yasutake compile le Bansenshūkai.
  • 1681 Natori Masatake rédige le Shōninki.
  • 1817 Hokusai dessine des ninjas dans le sixième volume de ses Manga.
  • XIXe siècle Jiraiya, ninja magicien, triomphe au kabuki et dans l’estampe.
  • 1962 Le film Shinobi no mono lance la vague japonaise du ninja.
  • 1967 On ne vit que deux fois fait découvrir le ninja à l’Occident.
  • Années 1980 Vague mondiale : cinéma d’action, Tortues Ninja, premiers dojos hors du Japon.
  • 2017 L’université de Mie ouvre le premier centre de recherche consacré aux ninjas.

Visuel : Utagawa Kuniyoshi, un acteur de kabuki dans le rôle du brigand Jiraiya, milieu du XIXe siècle. Domaine public, via la Bibliothèque nationale de la Diète et Wikimedia Commons.