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Samouraïs, 3 min

Les Tokugawa, ou l’art de gagner la paix

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Gagner une bataille est une affaire de journée. Les Tokugawa ont fait mieux, et beaucoup plus rare : ils ont conçu un système pour que la guerre suivante n’ait jamais lieu. Il a tenu deux cent soixante-cinq ans.

Un homme qui attend

Tokugawa Ieyasu passe son enfance comme otage, d’abord d’une maison rivale, puis d’une autre. Il sert Oda Nobunaga, puis Toyotomi Hideyoshi, sans jamais chercher à les devancer.

Un proverbe japonais résume les trois unificateurs par ce qu’ils feraient d’un oiseau qui refuse de chanter. Nobunaga le tuerait, Hideyoshi le forcerait à chanter, Ieyasu attendrait qu’il chante. La formule est tardive et un peu commode, mais elle vise juste : Ieyasu a soixante ans à Sekigahara, en 1600, et l’essentiel de sa carrière derrière lui.

Une journée, puis l’architecture

Sekigahara se joue en quelques heures, et se décide par une trahison au moment choisi. Ieyasu devient shōgun en 1603. Ce qui suit vaut mieux que la bataille.

Les seigneurs sont classés selon leur position à Sekigahara : les vassaux de toujours, les ralliés d’avant la bataille, et les autres. Leurs fiefs sont redistribués de sorte que les moins sûrs se retrouvent encadrés par les plus fidèles, et le plus loin possible d’Edo.

Vient ensuite le sankin-kōtai, systématisé en 1635 : chaque seigneur réside à Edo une année sur deux et y laisse sa famille quand il rentre chez lui. On y a vu un devoir de cour. C’est un système d’otages doublé d’un dispositif de ruine, les allers-retours d’un cortège de plusieurs centaines d’hommes absorbant une part considérable des revenus d’un fief.

Un seigneur ruiné par les convenances ne lève pas d’armée. C’est moins glorieux qu’une victoire, et bien plus efficace.

Ajoutez la limitation stricte du nombre de châteaux, le contrôle des mariages entre maisons, la surveillance des routes, et la fermeture du pays aux échanges extérieurs. Après la répression de la révolte de Shimabara, en 1637 et 1638, plus aucun conflit d’ampleur ne survient avant le XIXe siècle.

Le prix payé par la caste

Ce succès a un perdant, et c’est le guerrier lui-même. Privé de guerre, il devient administrateur, payé en riz selon une charge héritée. Les prix montent, sa rente ne bouge pas, et l’économie se monétarise au profit des marchands que la doctrine officielle place tout en bas.

Une caste militaire endettée auprès de ceux qu’elle méprise : c’est la situation réelle du Japon d’Edo, et elle explique une bonne part de la littérature morale produite à cette époque. Nous l’avons détaillée dans notre article sur la paix qui désarme le guerrier.

Ce que les arts martiaux lui doivent

Voici le paradoxe qu’il faut tenir des deux bouts. Le régime qui a rendu le samouraï inutile est aussi celui qui a rendu possible tout ce que nous pratiquons.

Deux siècles et demi sans campagne, c’est deux siècles et demi d’hommes qui ont le temps de s’entraîner, de comparer, d’écrire et de classer. Les écoles se multiplient, se dotent de programmes, de niveaux, de documents de transmission. Le shinai et l’armure d’entraînement apparaissent, et avec eux l’assaut libre.

Sans cette paix, il n’y a ni corpus à trier ni méthode à réformer, et Kanō n’a rien à faire en 1882. Les Tokugawa n’ont pas transmis des techniques de guerre. Ils ont offert aux arts martiaux la seule chose dont ils avaient réellement besoin pour devenir enseignables : du temps sans emploi.

Le régime tombe en 1868, emporté par des navires étrangers contre lesquels son isolement ne pouvait rien. Il laisse un pays pacifié, alphabétisé, administré, et une bibliothèque de savoirs martiaux que le siècle suivant transformera en disciplines.