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Samouraïs, 4 min

Edo, ou la paix qui désarme le guerrier

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Voici une situation dont l’histoire offre peu d’exemples : une caste militaire qui conserve tous ses privilèges, son statut et ses armes, pendant deux cent cinquante ans sans guerre. C’est l’ère Edo, de 1603 à 1868, et c’est là que se fabrique le samouraï que nous connaissons.

Une paix organisée

Tokugawa Ieyasu ne se contente pas de gagner. Il conçoit un système fait pour rendre la guerre impossible. Les seigneurs sont classés selon leur loyauté à Sekigahara et redistribués sur le territoire de manière que les moins sûrs se surveillent mutuellement.

La pièce maîtresse est le sankin-kōtai, systématisé en 1635 : chaque seigneur doit résider à Edo une année sur deux, et y laisser famille et proches quand il retourne dans son fief. Officiellement un devoir de cour. En pratique, un système d’otages doublé d’une ruine organisée, les allers-retours d’un cortège de plusieurs centaines d’hommes épuisant les finances des maisons.

S’y ajoute la fermeture du pays, le sakoku, qui limite drastiquement les échanges avec l’extérieur. Après la répression de la révolte de Shimabara, en 1637 et 1638, le Japon ne connaît plus de conflit d’envergure jusqu’au XIXe siècle.

Un guerrier de bureau

Que devient un homme d’armes quand il n’y a plus d’armes à porter ? Il devient fonctionnaire. Le samouraï d’Edo tient des registres, administre un district, perçoit l’impôt, arbitre des litiges. Il est payé en riz, selon un revenu attaché à sa charge.

Et cette rente se dégrade. Les prix montent, le riz stagne, l’économie se monétarise au profit des marchands, théoriquement placés au bas de l’échelle sociale. Le siècle avance et la caste militaire s’endette auprès de ceux qu’elle méprise. Beaucoup de samouraïs de rang modeste vivent chichement, quand ils ne pratiquent pas en cachette un petit métier.

On présente souvent la société d’Edo comme quatre classes rigides, guerriers, paysans, artisans, marchands. Les historiens y voient surtout un idéal d’inspiration confucéenne, plaqué sur une réalité bien plus poreuse. La grille est commode ; la vie s’en accommodait mal.

Le sabre devient un signe

Le port des deux sabres, le daishō, reste réservé aux samouraïs. C’est un privilège visible, et pour beaucoup c’est devenu le principal.

Les lames, elles, deviennent des objets d’art, montées avec un soin extrême et parfois jamais dégainées. Un homme peut porter toute sa vie une arme d’une qualité redoutable sans avoir jamais eu à s’en servir. Le sabre a cessé d’être un outil pour devenir une carte d’identité.

Le bushidō n’est pas la morale des guerriers en guerre. C’est la littérature d’une caste qui n’en fait plus, et qui cherche à quoi elle sert.

Un code écrit après la bataille

C’est le point le plus contre-intuitif, et le mieux établi. Les grands textes sur la voie du guerrier sont des textes de paix. Yamaga Sokō, au XVIIe siècle, théorise le rôle moral du samouraï devenu inutile militairement : il doit être l’exemple des autres classes.

Le Hagakure, dicté entre 1709 et 1716 par Yamamoto Tsunetomo, va plus loin et regrette ouvertement un temps qu’il n’a pas connu. Son auteur n’a livré aucune bataille. Sa phrase la plus citée, sur la voie du guerrier qui se trouve dans la mort, est écrite par un homme devenu moine, un siècle après la dernière guerre.

L’affaire des quarante-sept rōnin, entre 1701 et 1703, fonctionne exactement de la même manière. Des hommes vengent leur seigneur, puis reçoivent l’ordre de se donner la mort. L’épisode devient aussitôt un immense succès de théâtre, joué et rejoué. Ce que la société d’Edo célèbre, ce n’est pas la vengeance : c’est de voir enfin quelqu’un se conduire selon des principes que plus personne n’a l’occasion d’appliquer.

La fin, et ce qu’elle laisse

Le système s’effondre vite. L’arrivée des navires occidentaux au milieu du XIXe siècle montre l’écart technique, la restauration de Meiji en 1868 démonte le régime, et l’édit de 1876 interdit le port du sabre en public. En une génération, une caste entière perd statut, revenu et signe distinctif.

Elle laisse pourtant quelque chose de considérable aux arts martiaux : deux siècles et demi d’hommes qui ont eu le temps de pratiquer, d’écrire, de classer et de transmettre, sans jamais avoir à s’en servir. Sans cette paix, il n’y aurait ni écoles codifiées, ni traités, ni la matière que Kanō pourra trier en 1882.

Les arts martiaux japonais ne sont pas nés de la guerre. Ils sont nés de son absence prolongée.